Les colonies... un temps béni ? Si oui, pour qui ?
Le temps béni… des colonies françaises
Vous me connaissez, enfin, ceux qui me lisent… je déterre la culture pour en trouver les sens cachés, les non-dits… et créer un dossier des plus complet pour ceux que cela intéresse… On a déjà fait « Afrique adieu »… et pour faire plaisir à l’un de mes clients vinted (oui j’ai une page vinted) qui tient une association pour jeunes qui cherchait des ouvrages de qualité sur l’affrique, je reprend la plume pour trois titres… Le temps béni des colonies dans un premier temps, puis « musulmane » dans un prochain article et « ils ont le pétrole » qui suivra, « un roi barbare » pour clôturer … j’aurai ainsi bouclé la pentalogie de l’Afrique par Michel Sardou.
Premièrement, on va commencer par les paroles et voir ce qu’on en dit sur le web… et voir ce qu’on peut y ajouter de constructif…
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La lyric :
Moi monsieur
j'ai fait la colo, On pense
encore à toi, oh Bwana. Pour moi
monsieur, rien n'égalait Autrefois à
Colomb-Béchar, On pense
encore à toi, oh Bwana. Moi monsieur
j'ai tué des panthères, On pense
encore à toi, oh Bwana.
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Donc, le temps béni des colonies est sorti en 1975 sur l’album « la vieille » Première « bonne » surprise, sur ce titre, il y a des critiques et analyses… Alors voyons cela : Si l’on en
crois Umac2
(donc Ouest France) et je copie/colle l’analyse : Le deuxième couplet s'offre le luxe de rappeler le tribut payé par les Africains lors notamment de la Première Guerre mondiale. Sardou ici rappelle un fait historique mais se moque en plus du colon qui, lui, trouve ça "normal" et éprouve une forme d'admiration pour ces gens servant de chair à canon et qui, au fond, ne comptent guère à ses yeux. En prime, les paroles soulignent la possible débauche de certains, loin du jugement de leurs pairs et de la "bonne société". Là encore avec ce dernier couplet, pas de soutien au colonialisme mais au contraire une nouvelle moquerie, visant cette fois ce que l'on appelait "l'œuf colonial" [5]. On bouffe, on picole, on bute une pauvre bestiole de temps en temps, et l'on s'encroûte. Au final, il faut être d'une grande mauvaise foi pour lire (ou écouter) ce texte et en déduire qu'il soutient un quelconque colonialisme. En réalité, il s'en moque. Et il s'en moque en plus assez intelligemment puisqu'il se base sur des faits historiques tragiques et des habitudes peu glorieuses. Si un ancien colon entendait cette chanson, il ne se sentirait nullement flatté mais très probablement insulté tant le portrait qui est délivré ici est acide et à charge. Eh bien, ça n'empêche pas pourtant certains journalistes d'encore considérer qu'il s'agit là d'un texte carrément "raciste", comme l'écrit en 2018 Alice Dutray dans Ouest-France (cf. l'image ci-dessous).
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C’est « léger » pour un journaliste … je trouve… mais au moins, c’est à peu près juste… malheureusement y’a pire…
Si on va sur « Sens critique » on trouve ceci :
Le temps des colonies par Lonewolf
- Dis, Bwana Michel, raconte-nous une histoire !
- Ah, mes petits sauvages préférés, aucune histoire ne saurait être meilleure
que celle que vous vivez, sous le joug bienveillant de la Mère Patrie. Car,
oui, aussi africains que vous soyez, vous êtes de bons Gaulois, prêts à mourir
pour notre beau pays...
- Mais, Bwana Michel, comment on peut mourir pour un pays qu'on ne connaît pas
?
- Pas besoin de connaître un pays pour y appartenir, mon bon sauvage, on vous
éduque avec l'Histoire française, vous êtes aussi français que moi, même si
vous n'êtes pas les bienvenus en métropole, sauf pour y mourir au combat.
- Mais alors, Bwana Michel, pourquoi on doit te considérer comme Grand Chef et
te donner nos femmes, nos chasses, nos produits, nos vies si nous sommes comme
toi ?
- Mais parce que les sauvages que vous êtes doivent être domestiqués et
assimilés pour prétendre avoir le droit de vivre hors de nos attentions dignes
de parents aimants, voyons.
- Dis, Bwana Michel... Tu nous prendrais pas un peu pour des cons ?
Et c'est là-dessus que Michel Sardou se réveille de son doux rêve où le pauvre
Noir d'Afrique est asservi par le riche Blanc d'Europe.
Bref, Michel, je t'adresserai la même demande qu'à ton homonyme littéraire dont
le nom commence par H...
S'il te plaît, ta gueule.
… franchement, se
dire que des gens n’ont pas compris la chanson et se permettent de dire « ta
gueule » à l’artiste… et que ce soit sur « sens critique » … Je
veux bien que tout le monde puisse avoir un avis… mais y’en a qui feraient
mieux de se taire…
Sur le même site on trouve deux avis « pertinents », l’un disant que
c’est un texte humouristique et l’autre soulignant que ce titre aurait sa place
dans un cours d’histoire ou sur l’amnésie de la France… en 2 phrases chacun, c’est
plus juste que ce que Lonewolf en dit…
Mais cela reste bien léger… non ?
Alors… allons-y et faisons un cours sur la colonisation par Michel Sardou et voyons de quoi ce texte retourne puisqu’il est établi qu’il s’agit d’un ex-militaire se ventant d’avoir fait la colonisation de l’Afrique à un « monsieur » (tout le monde) … le dit militaire ayant du galon et l’uniforme qui va avec, et certainement besoins de le porter (ou de le souligner) pour exister… et que l’humour semble (et j’insiste sur sembler) être compris…
Donc, les colonies française… sous le premier empire, c’était pour les épices et le sucre. Le début se situe vers 1534 (Jacques Cartier au Canada) et surtout début 1600 (Antilles, Guyane, comptoirs en Inde)… Et s'effondre en 1815 (après Napoléon) et avec l'abolition de l'esclavage en 1848. Il ne reste alors que quelques "miettes" (Réunion, Guadeloupe, Martinique, Guyane).
Clairement, ce n’est pas de cette période qu’on parle, mais c’est toujours bon de souligner l’avant, avant de parler de ce qui nous occupe…
Soue le second empire, c’est l’Afrique et l’Indochine… 1830. C'est le coup d'envoi de la conquête de l'Afrique, l’apogée étant entre 1880 et 1914. C'est là qu'on crée l'A.O.F. (Afrique Occidentale Française) et l'A.E.F. (Afrique Équatoriale Française). C'est l'époque des "ficelles au képi" et des "missions civilisatrices". Pour un déclin en 1954 avec la défaite en Indochine (Diên Biên Phu), 1960 l'année des indépendances africaines (Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire, etc.) et 1962 l’indépendance de l'Algérie.
Donc, dans le texte de Sardou, il est question de la partie Africaine… Vous voyez l'ironie ? Sardou sort sa chanson en 1975. C'est-à-dire seulement 13 ans après la fin de la guerre d'Algérie et 15 ans après les indépendances africaines. Pour le "Monsieur" à qui il s'adresse, ce n'est pas de l'histoire ancienne, c'est le journal d'hier !
En 1975, les gens qui écoutent ça à la radio, ce sont des gens qui ont vu les actualités cinématographiques sur la décolonisation. Le "Monsieur" dans la chanson, il a peut-être un cousin qui est revenu d'Algérie avec une valise et rien d'autre.
Le Timing de l'Insulte : En 1975, on est en plein choc pétrolier, la France commence à réaliser que l'époque de la grandeur coloniale est morte et enterrée. Arriver avec une chanson qui dit "C'était le bon temps", c'est comme mettre du sel sur une plaie qui n'a même pas fini de cicatriser.
L'A.O.F. : Le terrain de jeu du "Grand Chef" : L'Afrique Occidentale Française, ce n'est pas un petit territoire. C'est une fédération de huit colonies (Sénégal, Soudan français/Mali, Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey/Bénin, Haute-Volta/Burkina Faso, Mauritanie et Niger).
Quand le militaire parle, il ne parle pas de "vacances". Il parle d'un système où un poignée de Français avec des "ficelles au képi" dirigeaient des millions de personnes sur un territoire grand comme l'Europe. C'est ce déséquilibre qu'il appelle "béni".
L'illusion du "Journal d'hier" : Pour le public de 1975, le narrateur de Sardou est un type qu'on croise au café du commerce. Il est ce qu'on appelle un "nostalgérique" ou un ancien de la Coloniale qui refuse de voir que le monde a changé. En le faisant parler au présent ("Moi Monsieur, j'ai tué des panthères"), Sardou souligne son aliénation. Il vit dans une bulle temporelle.
Sur ces bases… on se le fait, ce texte ?
Moi monsieur j’ai fait la colo… Qui est donc le « moi »,
c’est un ex militaire… qui infantilise la colonisation en la nommant « colo »,
comme une belle aventure… qui est donc le monsieur, c’est le public, celui de
1975, c'est le civil qui n'a jamais vu le sable chaud. En disant "Moi,
Monsieur", le militaire crée une barrière : "Moi j'y étais, vous
non". C'est la base de son autorité factice.
Dakar, Conakry, Bamako. Dakar (Sénégal) est, à cette époque, le centre
politique et le port de sortie. C'est là que l'Empire embarque ses profits. Conakry
(Guinée) est, à cette époque, la porte des minerais (bauxite, or) et Bamako
(Mali) est, à cette époque, le cœur des terres, la capitale du coton et du
bétail. En citant ces trois villes, le narrateur dessine une carte de propriété.
Il ne dit pas "en Afrique", il nomme ses comptoirs. C'est le langage
d'un propriétaire qui fait le tour de son domaine.
Moi monsieur, j'ai eu la belle vie, Qu'il soit simple sergent ou
colonel, le blanc en colonie est propulsé en haut de la pyramide sociale par le
simple fait de sa couleur et de son uniforme. En Métropole il serait un petit
fonctionnaire ou un militaire parmi d'autres, obligé de faire la queue et de
compter ses sous. En A.O.F. il a des domestiques (le "boy"), une
maison de fonction, du respect forcé et un pouvoir de vie ou de mort
symbolique. La "belle vie", c'est l'achat de l'importance sociale à
prix réduit. C'est l'inflation de l'ego.
Au temps béni des colonies. Béni… C'est le mot le plus violent de la
chanson. Pour le narrateur (donc le militaire et non l’artiste qui chante), la
colonisation est un état de grâce divin. Il considère que l'ordre colonial est
l'ordre naturel des choses. En utilisant le terme "béni", il retire
toute dimension politique ou morale à l'oppression, pour lui, c'était "le
paradis" parce que les rôles étaient figés.
Dès lors, quand il dit "Moi Monsieur", il (le
militaire) avoue tout. Il sait que le "Monsieur" de 1975, en France,
il galère avec l'inflation et le boulot. Le militaire lui jette son ancienne
richesse à la figure. C'est une insulte à ceux qui sont restés au pays, autant
qu'à ceux qu'il a exploités là-bas.
Les guerriers m'appelaient Grand Chef, en Afrique avant les colonies, le
grand chef était le chef du village, celui qui prenait les décisions… se faire appeler
« grand chef » par la population locale est une imposition de respect,
une manière bien rappeler les nouveaux rôles… et c’est aussi une manière pour la
dite populace de se moquer du colonisateur à son insu… comme lorsqu’on dit « voilà
le chef qui arrive », sous-entendu « voilà l’autre con qui sait mieux
que tout le monde mais qui n’a rien compris et exécute les ordre des grattes
papier au-dessus de lui ».
J’ajouterais l’usage des « guerriers », c’est très précis, on ne
parle pas du paysans ou des gens en général… le militaire se mesure à ce qui
est comparable à ses yeux pour valoriser sa propre puissance.
Au temps glorieux de l'A.O.F., voir plus haut, j’ai défini clairement de
quoi il s’agit. Pour le militaire, "Glorieux" signifie que tout était
à sa place. Les routes étaient tracées, le coton partait à l'heure, et personne
ne contestait l'uniforme. C'est une gloire comptable et disciplinaire. C'était
une course aux coffres-forts. Le "glorieux", c'est le moment où le
pillage était légalisé et organisé à grande échelle.
J'avais des ficelles au képi, les ficelles au képi sont le grade du
militaire montré sur le dit képi, ce sont les galons d'or ou d'argent. Dans
l'armée coloniale, l'apparat était primordial. Plus tu avais de ficelles, plus
tu étais loin de la réalité du terrain et proche de l'administration. Le képi
est l'accessoire le moins adapté à la chaleur d'Afrique. Le porter avec
ostentation (avec ses ficelles), c'est affirmer : "Je ne m'adapte pas à
votre pays, j'impose mon étiquette française ici". C'est le symbole
d'une autorité qui ne tient que par le costume.
Au temps béni des colonies., on en revient au mot qui fait mal, l’époque ou
la France (tout comme l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et l’Allemagne) se
servaient allègrement sur le dos de leurs colonies. Le fait que cette phrase
revienne comme une ponctuation montre que le narrateur essaie de se convaincre
lui-même. S'il ne le répète pas, il est obligé de voir la réalité : il a
participé à un système de prédation. Le mot "Béni" sert d'anesthésiant
moral.
Avant d’attaque le refrain… il serait sage de souligner que ce sont des chœurs féminins
qui le chantent… en écho au militaire qui leurs répond… donc, si on veut
respecter la chanson et ce qu’elle dénonce, ce sont les femmes qui s’adressent
au militaire… en sachant qu’on leur a tout pris, du mari à la sexualité en
passant par la terre, la culture et le mode de vie…
On pense encore à toi, oh Bwana. Dès lors, on penses encore à toi fais
référence au mal fait à ces régions, aux enfants batard nés sur place, les
viols et le reste… oh bwana… le bien faiteur, le sage… tu parles, une insulte
masquée oui !
Dis-nous ce que t'as pas, on en a. comprenez « reviens te servir
comme tu l’as déjà fait »… mais en 1975 chacun a repris sa liberté et son
indépendance, c’est une moquerie, ce qu’il te manque… on l’a, mais ce ne sera plus
la même histoire !
Y a pas d'café, pas de coton, pas d'essence, ca c’est l’inventaire de ce
qui a été pillé… et de ce qu’il manque en France (paroles dites par le
militaire qui se lamente de ce qui a été perdu, le coffre fort de ressources.)
En France, mais des idées, ça on en a. C'est le dernier refuge du
colonisateur. Puisqu'il n'a plus la mainmise sur les ressources physiques (le
café, l'essence), il se replie sur une prétendue supériorité intellectuelle.
C'est l'écho de la rhétorique de la IIIe République : "On vous a
apporté les Lumières, les idées, la démocratie" (même si c'était par
la force).
Nous on pense, Ce "Nous" est d'une violence inouïe. Il
sous-entend que "Eux" (les Africains) ne pensent pas, qu'ils ne font
que posséder des ressources brutes ou exécuter. C'est le déni total de la
culture, de la philosophie et de l'histoire africaine pré-coloniale. En 1975,
la France est en pleine crise énergétique. Le militaire dit : "On n'a
plus de pétrole, mais on a des idées". C'était d'ailleurs un slogan
politique de l'époque (Giscard d'Estaing). Le militaire essaie de transformer
une défaite économique (la perte des colonies et le choc pétrolier) en une victoire
morale. C'est le comble du ridicule : il crève de faim et de froid, mais il est
fier de sa "pensée".
On pense encore à toi, oh Bwana. Le militaire pense à des
"théories" et à sa "gloire" ; les femmes pensent aux cicatrices,
aux viols, et au pillage. Le "Nous on pense" du militaire est
théorique et pédant ; le "On pense" des femmes est mémoriel et
accusateur.
Dis-nous ce que t'as pas, on en a. En clôture de refrain, c’est une insulte
des ex-colonisés au ex-colonisateurs… dis nous ce que tu as perdu, c’est ce qu’il
nous reste… et tu ne l’auras pas, mieux, tu ne l’auras plus. Comprenez : Regarde-toi,
Grand Chef avec tes ficelles au képi, tu mendies ton essence à ceux que tu
appelais tes esclaves.
Pour moi monsieur, rien n'égalait, on a déjà défini qui est « moi »
et « monsieur », et visiblement on va rentrer dans une comparaison …
une « mise en valeur » d’un bien « x »…
Les tirailleurs Sénégalais, Le terme "Sénégalais" était un nom
générique militaire. En réalité, ils venaient de toute l'A.O.F. (Afrique
Occidentale Française) : du Mali (Soudan français), de la Guinée, de la Côte
d'Ivoire, du Burkina Faso (Haute-Volta) et du Bénin (Dahomey). Pourquoi
"Sénégalais" ? Parce que le premier corps a été créé à Saint-Louis du
Sénégal en 1857 par Faidherbe. L'administration coloniale, par paresse ou par
mépris, a gardé le nom pour tout le monde. On simplifie pour ne pas avoir à
nommer les peuples. On parle souvent de volontaires, mais la réalité est celle
du recrutement forcé. On passait des accords avec des chefs locaux (les fameux
"Grand Chef" de la chanson) pour qu'ils fournissent des hommes. Si le
quota n'était pas atteint, c'était la méthode forte.
Qui mouraient tous pour la patrie, Comme on l'a vu, le général Mangin
théorisait que ces hommes avaient un système nerveux "moins
développé" et donc une plus grande résistance à la douleur et à la peur.
C’est l’alibi scientifique pour les envoyer en première ligne. Sur les 200 000
tirailleurs de la Grande Guerre, 30 000 ne sont jamais revenus. Et ceux qui
sont revenus ont souvent attendu des décennies pour que leurs pensions soient
"décristallisées" (alignées sur celles des Français). En décembre
1944, des tirailleurs qui venaient d'être libérés des camps allemands et
rapatriés au Sénégal ont réclamé leurs arriérés de solde. L’armée française a
ouvert le feu sur eux au camp de Thiaroye. Des dizaines de morts, fusillés par
ceux pour qui ils venaient de se battre.
Au temps béni des colonies. … on ne sacrifiait plus l’armée Française
mais les peuples colonisées… la voilà la bénédiction ! Le "Temps
Béni", c'est le temps où la France pouvait être en guerre sans que les
mères françaises ne reçoivent de lettres de deuil. C'était une guerre par
procuration, une boucherie externalisée.
Autrefois à Colomb-Béchar, Colomb-Béchar (aujourd'hui Béchar en Algérie)
n'était pas qu'une simple garnison. C'était le point de départ du projet fou du
"Mer-Niger", le chemin de fer transsaharien censé relier l'Algérie au
Soudan français (Mali). Pour le militaire de Sardou, c'est le symbole de la
"puissance bâtisseuse" de la France. Mais ce rail a été posé sur des
os. Sous Vichy, ce projet a été relancé avec une violence inouïe. Colomb-Béchar
était le centre de plusieurs camps de travail forcé. On y trouvait des
républicains espagnols, des juifs, des communistes français et bien sûr des
locaux. On les appelait les "forçats du rail". On y pratiquait le
"tombeau" ou le "cuadrilátero" : on coinçait les hommes
sous une toile à 30 cm du sol, en plein soleil, pendant des jours. C'est là que
l'adjectif "béni" devient une obscénité. Quand le militaire dit "Autrefois
à Colomb-Béchar", il parle d'une ville qui était un véritable bagne à
ciel ouvert.
Plus tard, la ville deviendra le centre d'essais d'engins spéciaux (fusées,
missiles). C'est là que la France a préparé sa force de frappe. Le militaire de
1975 regrette l'époque où l'on testait la domination sur les hommes avant de la
tester avec des machines.
J'avais plein de serviteurs noirs À Colomb-Béchar, la présence militaire
massive avait créé un marché de la misère. Les "serviteurs" dont il
se vante étaient souvent des gens déplacés ou forcés par la faim à servir les
officiers.
Et quatre filles dans mon lit, Le militaire réduit les femmes à un
chiffre ("quatre"). C'est la suite logique de la
"débauche". À Colomb-Béchar, le soldat est un roi prédateur qui
consomme les ressources humaines comme il consomme le charbon des mines de
Kénadsa (juste à côté).
Au temps béni des colonies. Le temps ou le travail de force n’était pas
pour le Français et le temps ou le viol était une banalité dans les colonies…
super la bénédiction !
Le refrain reste le même, on a déjà tout dit… il sert juste, outre la construction musicale, à souligner ici que les colonisés se souviennent des viols et du travail forcé, et dans ce cas, le premier rappelle le pillage des ressources.
Moi monsieur j'ai tué des panthères, le « moi »
et le « monsieur » n’ont pas changé… et cette fois-ci on parle de
braconnage… le safari permanent, la détente du militaire… surtout en ce qui
concerne ceux qui ont « des ficelles au képi »…
Après avoir disposé du sang des hommes (les Tirailleurs), le militaire dispose
de la faune. Tuer une panthère à Tombouctou ou un hippopotame dans l'Oubangui
(actuelle République Centrafricaine), ce n'est pas de la survie, c'est
l'affirmation de sa domination sur la nature africaine. La panthère est le
symbole de l'agilité et de la puissance locale. En la tuant, il tue l'esprit
sauvage du continent. Il transforme une terre vivante en une collection de
tapis et de trophées pour son salon de retraité en France.
A Tombouctou sur le Niger, Le narrateur continue de "nommer"
pour posséder. Tombouctou, la cité mystérieuse, n'est pour lui qu'un stand de
tir.
Avant (1975) : C'était le stand de tir réel (le temps béni des colonies, les mitrailleuses, la force brute)
Après (1982 - Afrique Adieu) : C'est un stand de tir touristique. On "tire" des photos, on "vise" des souvenirs, on "abat" des clichés.
Tombouctou, qui a été le centre du savoir et de la culture (la cité aux 333 saints, les manuscrits), est réduite par le narrateur à une simple rime en "ou". C'est le mépris ultime de l'exégète : transformer une civilisation en un décor de carton-pâte pour une nostalgie de comptoir.
Et des Hypos dans l'Oubangui, L'Oubangui n'est qu'un bassin de chasse.
Il traverse des millénaires d'histoire (Tombouctou était un centre intellectuel
mondial au XVe siècle) sans rien voir d'autre que le bout de son fusil. Le
choix de l'animal n'est pas anodin. L'hippopotame (Hippopotamus amphibius)
est, dans l'imaginaire africain et même antique, une force de la nature
indomptable… comprenez, le dieu du fleuve.
En Égypte ancienne (Taouret), il représentait la protection mais aussi la
destruction chaotique. En Afrique subsaharienne, c'est l'animal le plus
dangereux pour l'homme, bien plus que le lion. Il est le gardien des fleuves
(le Niger, l'Oubangui).
Tuer un "hippo", ce n'est pas de la chasse de finesse comme pour la
panthère. C'est une démonstration de force technologique. Il faut une puissance
de feu énorme pour percer son cuir.
En abattant le "cheval de mer", le militaire de Sardou clame : "Votre
force ancestrale ne vaut rien face à ma carabine française". C'est le
triomphe de la machine sur le sacré. Il transforme un pilier de l'écosystème et
du mythe local en une simple anecdote de comptoir entre deux verres de pastis.
Au temps béni des colonies. La bénédiction ? pouvoir ramener des trophées
en France… le pathétique du militaire pour rester poli.
Entre le gin et le tennis, Sport d’européen pratiqué entre européen…
avec un alcool qui est l’outil de la colonialisation ! Le Gin vient du Genever
hollandais. Il est devenu "anglais" et mondial à travers l'expansion
maritime. Pourquoi les coloniaux en buvaient-ils ? Pour le Tonic. L'eau tonique
contenait de la quinine (pour lutter contre le paludisme). Le Gin servait à
faire passer l'amertume atroce de la quinine.
Boire du Gin à Tombouctou, c'est affirmer qu'on appartient à l'élite blanche,
anglophile ou internationale. C'est la boisson du "Club".
Contrairement au vin ou à la bière locale, le Gin est un produit de distillation
industrielle importé.
Le Gin-Tonic, c'est le cocktail de l'Empire. C'est ce qui permet au militaire
de supporter la chaleur et la peur de la maladie tout en gardant une façade de
distinction britannique.
Les réceptions et le pastis, ... Ce sont des bulles de mode de vie
européen plaquées sur l'Afrique. Le pastis étant la boisson du sud de la France,
un rappel de la mère patrie à l’étranger… Marseille et la porte d’entrée de l’Empire.
Comprenez que le pastis est une déclaration de terroir… le petit morceau de
Provence qu’on transporte avec soi pour ne surtout pas avoir à goûter au
produit que l’on occupe.
Si le Gin est l'alcool de l'Empire (le côté "Club" et international),
le Pastis est l'alcool du "Petit Blanc", du sous-officier et du
fonctionnaire. C'est le lien ombilical avec la France populaire. Boire un
"jaune" à Bamako ou à Brazzaville, c'est recréer la place du village
de Métropole. C'est un acte de résistance culturelle inversée : le colon refuse
de s'intégrer, il veut que le Niger ressemble au Vieux-Port.
L'eau et le trouble : Un rituel de contrôle. Le pastis a cette particularité
physique : il se trouble quand on ajoute de l'eau. Pour le militaire, ce rituel
est un moment de pause où il "blanchit" son environnement. Le lien
avec la colonisation : Le pastis (et l'anis en général) a longtemps été associé
aux troupes coloniales. On le considérait (à tort) comme un antiseptique pour
l'eau douteuse des colonies. Boire du pastis, c'est affirmer : "Je suis
en sécurité ici, je bois la France".
Le Pastis vs l'Islam : La provocation silencieuse… Tombouctou, c'est une ville sainte de
l'Islam, où l'alcool est proscrit. Brandir son verre de pastis lors d'une
"réception" en plein cœur de ces terres, c'est une affirmation de
pouvoir. C'est dire : "Vos lois et vos religions ne s'appliquent pas à
moi. Ma loi, c'est celle de l'apéro français." C'est la
"débauche" dont il parlait plus haut, vécue comme un privilège de
conquérant.
On se serait cru au paradis, Pour le militaire, le paradis, c'est
l'absence de responsabilités et la présence de privilèges illimités. C'est
l'endroit où l'on n'a pas besoin de "penser" aux conséquences, car on
est le maître absolu.
Au temps béni des colonies. L’apartheid qui ne dit pas son nom… elle est
là, la bénédiction.
Le rappel du refrain… est cette fois mis pour souligner comme le blanc a détruit un écosystème et exclus la population de son mode de vie… on pense encore à toi oh bwana… tu parles qu’il a fait du bien le « bwana »…
J’aimerais clôturer cette analyse avec deux ou trois « petites notes »
Le "Petit Noir" (Le Café)
- L'Imagerie : C'était le nom courant du café, souvent associé à l'image d'un domestique africain, le "Boy", souriant et servile.
- Le Double Sens : Comme vous l'avez si bien relevé avec votre trait d'esprit, le "Petit Noir" n'est pas qu'une boisson. C'est l'Africain réduit à un produit de consommation. On le boit, on l'utilise, on le jette.
- La Domestication : En appelant son café ainsi, le Français de la métropole ramène l'immensité de l'Afrique à la taille d'une petite tasse. C'est une manière de dire : "Vous voyez, ils sont chez nous, mais ils sont là pour nous servir le réveil."
Banania (Le Tirailleur)
- Le Mythe du "Y'a bon" : Créé en 1912, ce personnage est le frère jumeau du tirailleur de Sardou qui "ne comprenait rien".
- La Castration Symbolique : On prend un guerrier, un homme qui a affronté la "boucherie" des tranchées, et on lui retire son fusil pour lui mettre une cuillère. On le fait sourire d'un air enfantin (voire un peu niais).
- L'Alibi Moral : Si le tirailleur sourit sur le paquet de chocolat, c'est que la colonisation se passe bien, n'est-ce pas ? C'est le paravent idéal pour cacher les 30 000 morts de la Grande Guerre et le massacre de Thiaroye. Le "Y'a bon", c'est le silence imposé par le sucre.
La Pièce à Conviction : Le Biscuit "Afrique" (LU)
1. Le stéréotype enrobé de chocolat
- L'objet : C'est un biscuit sec nappé de chocolat noir. Mais ce qui est fascinant (et terrible), c'est ce qui est gravé dessus : des profils de visages africains stylisés, avec des traits exagérés.
- Le message : On ne mange pas juste un biscuit, on consomme littéralement l'image de l'Africain. C'est le stade ultime de la colonisation : transformer l'Autre en une friandise croquante pour le goûter des enfants de la Métropole.
2. Le "Safari" du goûter
- LU avait même lancé une série intitulée "Le Safari LU". Le biscuit "Afrique" y côtoyait le "Pépito" ou d'autres figures exotiques.
- Le lien avec Sardou : On est exactement dans le même délire que "J'ai tué des panthères" ou les "amours de passage". L'Afrique est perçue comme un parc d'attractions. On y va pour chasser, pour "débaucher", ou pour rapporter des biscuits. C'est le tourisme colonial de la papille.
3. Le déni de l'Histoire
- Comme pour le "Y'a bon" de Banania, le biscuit "Afrique" présente une vision "douce" et sucrée. On évacue la violence de l'A.O.F., le travail forcé et les mines pour ne garder qu'une silhouette de profil sur un morceau de sucre.
- On réduit un continent à un dessin sur un biscuit pour que le "Monsieur" de 1975 puisse continuer à vivre dans son "paradis" sans avoir de remords.
Le Dossier "Pépito" : Le Sombrero du Mépris
1. L'origine du personnage (1961)
- Le décor : Bien que la marque appartienne aujourd'hui à Lu (Mondelēz), Pépito est né d'une vision très spécifique de l'exotisme. Le personnage est un petit Mexicain avec un sombrero gigantesque, toujours prêt à rendre service ou à faire des bêtises inoffensives.
- La "Base 10" marketing : On prend une culture complexe, une histoire de révolution et de résistance (le Mexique), et on la résume à un gamin paresseux ou rigolo qui mange des biscuits. C'est exactement le même procédé que pour le "Sénégalais" de Sardou. On réduit pour dominer.
2. Le lien avec le "Temps Béni"
- Dans le couplet sur le Gin et le Pastis, on voit le colon qui s'amuse. Le biscuit Pépito, c'est le pendant domestique de cette attitude. C'est l'idée que le monde entier est un réservoir de mascottes pour le plaisir de la Métropole.
- Le militaire dit : "J'avais des serviteurs noirs". Dans l'imaginaire de l'époque, Pépito aurait pu être l'un d'eux. C'est le stéréotype de l'autochtone "mignon" qui ne conteste jamais l'autorité du "Grand Chef" et qui reste à sa place : sur l'emballage ou en cuisine.
3. La consommation de l'exotisme
- On mange de l'"Afrique" au goûter, on croque du "Pépito" à la récré. C'est ce qu'on appelle la colonisation des imaginaires. On apprend aux enfants français que l'étranger est une friandise.
- Du coup, quand Sardou chante le "Temps Béni", le public de 1975 ne bronche pas, parce qu'il a été nourri au Banania et au Pépito. Pour lui, l'Afrique et le Mexique sont des décors de boîtes de biscuits, pas des lieux de souffrance ou de politique.

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