Et si on parlait un peu de l’Affrique…

 Vous connaissez tous la chanson de Michel Sardou ... Afrique Adieu...
J'ai eu beau chercher une analyse de texte un tant soi peu cohérente pour expliquer les lieux et référence... mais à part que c'est la ennième chanson de Michel et tout le blabla habituel... force est de constater qu'il n'y a pas grand chose. Et c'est un vide que je me propose de combler en lisant et cherchant tout simplement les références données dans la chanson. 

Le texte 

Afrique, adieu
Belle Africa
Où vont les eaux bleues
Du Tanganyika?

Afrique, adieu
Ton cœur samba
Saigne autant qu'il peut
Ton cœur s'en va

Il pleut des oiseaux aux Antilles
Sur des forêts de magnolias
Les seins dorés, brûlants des filles
Passent à deux pas de mes dix doigts

 Des musiciens de Casamance
Aux marabouts de Pretoria
C'est tout un peuple fou qui danse
Comme s'il allait mourir de joie

Afrique, adieu
Belle Africa
Où vont les eaux bleues
Du Tanganyika?

Afrique, adieu
Ton cœur samba
Saigne autant qu'il peut
Ton cœur s'en va

Sur les étangs de Malawi
La nuit résonne comme un signal
C'est pour une fille de Nairobi
Qu'un tambour joue au Sénégal

Et de Saint-Louis à Yaoundé
Des lacs salés au vieux Kenya
C'est tout un peuple qui va danser
Comme s'il allait mourir de joie

Afrique, adieu
Tes masques de bois
N'ont plus dans leurs yeux
L'éclair d'autrefois

Afrique, adieu
Là où tu iras
Les esprits du feu
Danseront pour toi

Afrique, adieu
Belle Africa
Où vont les eaux bleues
Du Tanganyika?

Afrique, adieu
Ton cœur samba
Saigne autant qu'il peut
Ton cœur s'en va

 

L’explication wiki pédia

Afrique adieu est une chanson de Michel Sardou, sortie en single en 1982.

 

Extrait de l'album Il était là, sorti la même année, dont Sardou, auteur du texte, a également écrit la musique avec Jacques Revaux, Afrique adieu rencontre le succès en France, où il se classe no 5 des ventes et se vend à plus de 400 000 exemplaires.

 

Afrique adieu est une chanson typique du goût de l'artiste pour le voyage et l'exotisme décrits sur un mode lyrique, et qui livre une vision pessimiste et désabusée du tiers-monde africain.

 

Réorchestration de 2012

À l'occasion de la sortie de la compilation Les Grands Moments le 22 octobre 2012, Michel Sardou réenregistre cinq chansons avec de nouveaux arrangements, parmi lesquelles Afrique adieu. Dans cette nouvelle version, les paroles « Les seins dorés brûlants des filles / Passent à deux pas de mes dix doigts » ont été remplacées par « Les seins dorés brûlants des filles / Se balancent à côté de moi » et les vers du refrain « Afrique adieu / Tes masques de bois / N'ont plus dans leurs yeux / L'éclair d'autrefois » ont été omis.

 


 

Bon… allons-y car il y en a des choses à dire… beaucoup de choses à dire…

Avant tout, on peut dire que Le temps béni des colonies est la carte postale d’un voyageur en affrique… jaunie et arrogante, affrique adieu se comprend comme le fait de quitter l’affrique. Ce qui crée un diptyque naturel.

On peut également voir ces deux chansons comme un photographe qui a vécu en affrique (le temps béni des colonies) et affrique adieu quand on se rend compte que l’affrique perds ses valeurs tribales au profit des colons.

Dans Le temps des colonies, il joue le rôle d'un colonialiste primaire ("Moi Monsieur, j'ai eu la belle vie"). C'est de la provocation pure. Dans Afrique Adieu, il passe au constat de l'échec. Il y a une mélancolie plus profonde, presque une forme de respect perdu.

Ca c’était la lecture « facile »… un peu plus complexe que wikipédia… mais facile quand même.

Lecture géographique et géopolitique 

Et si je vous disais qu’on peut traiter la chose sous d’autres angles… à savoir la traite des noirs… 

Du point de vue des noirs (sans offense, ici utilisé en opposition aux colons blanc) 

Les antilles sont le point d’arrivée des bateaux négriers avant de partir vers la Louisiane pour les champs de coton, ou y rester pour la canne à sucre.

La Casamance (au sud du Sénégal) est une région de forêts denses, de fleuves et de mangroves. Les populations de cette région (notamment les Diolas) étaient des cultivateurs de riz hors pair. Les esclavagistes cherchaient spécifiquement ces profils pour les envoyer dans les plantations de Caroline ou des Antilles parce qu'ils savaient déjà comment dompter les zones humides.

Pretoria est le rappel que même s'il ne partait pas pour les Antilles, il serait un exilé sur son propre sol. La Casamance, c'est l'Afrique qui s'enfuit (l'exil extérieur), Pretoria, c'est l'Afrique qu'on enferme (l'exil intérieur). Mais elle n'est pas qu'une capitale : c'est le symbole mondial de l'Apartheid. C'est le cœur du système le plus ségrégué de la planète. C'est le point où les "esprits du feu" et les « masques de bois » doivent danser non plus pour accompagner un voyage, mais pour protéger un peuple contre l'écrasement.

Bagamoyo (sur la côte, en face de Zanzibar) signifie en swahili "Laisse ici ton cœur". C'était le port où arrivaient les caravanes d'esclaves capturés dans la région du lac Tanganyika.

Malawi est le cœur du moteur de la traite dans l'Est africain. était le terrain de chasse privilégié de la traite orientale. Les captifs n'allaient pas vers les Antilles, mais vers Zanzibar et les pays arabes. Le Malawi a une histoire coloniale liée de manière sanglante à la culture du coton et du tabac (imposée par les Britanniques). C’était le travail forcé sur place, une autre forme de déportation : on ne t'emmène pas forcément ailleurs, mais on te rend étranger à ta propre terre en te forçant à cultiver une plante que tu ne peux pas manger, pour des banques (Léman) que tu ne verras jamais.

Nairobi, pour les noirs ne partant pas sur l’océan, c’est le lieu de départ vers l’océan Indien… dire adieu à Nairobi, c'est dire adieu à la ville qui a orchestré la fin de son monde pastoral.

Saint Louis, c’est l’un des lieux de débarquement des noirs pour partir vers les champs de cotons.

Dire adieu à Yaoundé, c'est quitter le dernier rempart avant l'océan, le dernier endroit où l'on pouvait encore entendre le murmure de la forêt profonde. Géographiquement, dans le parcours d'un déporté ou d'un exilé, Yaoundé est souvent l'étape ultime avant d'être envoyé vers le port de Douala, le point de non-retour vers les Antilles ou l'Europe.

Les lacs salés, on pense tout de suite au Lac Assal (Djibouti) ou aux étendues de l'Éthiopie et du Nord-Kenya (Lac Turkana). C'est une terre où rien ne pousse. C'est blanc, c'est stérile, c'est brûlant. Si le Vieux Kenya est le point de départ (la vie), les Lacs Salés sont souvent les zones de transit les plus atroces pour les caravanes d'esclaves. C'est là qu'on meurt de soif, là où le sel brûle les pieds en sang des captifs. C'est l'étape de la "purification par la souffrance".

Le vieux Kenya… la terre des origines, la savane originelle, le berceau de l’humanité. C'est le paradis perdu. C'est l'Afrique d'avant les barbelés, d'avant les rails de Nairobi. C'est une terre de pâturages infinis. Dire adieu au Vieux Kenya, c'est dire adieu à la liberté de mouvement, à l'époque où les hommes suivaient les saisons et non les horaires de train. Le Vieux Kenya est au cœur de l'Afrique de l'Est, fertile et vert sur les hauts plateaux. Les Lacs Salés tirent vers le Nord-Est, vers la Corne de l'Afrique et la Mer Rouge. C'est le chemin vers la traite orientale. C’est le lieu ou l’on dit adieu à la fertilité (Kenya) pour s'enfoncer dans l'enfer minéral (Lacs Salés) avant d'être embarqué.

Du point de vue des colons…. Qui chassaient les noirs… (c’est triste mais c’est un fait)

La casamance , historiquement, c'était une zone de "chasse" pour les négriers, mais aussi une terre qui a lutté farouchement contre l'envahisseur… Contrairement au Nord plus aride, c’est une terre de résistance et de refuge.  

Prétoria, outre la prison pour noir qu’on a déjà évoqué, est le lieu ou s’équiper en arme et matériel… autant pour le braconnage que pour la chasse aux noirs. Pretoria tire son nom de Pretorius, un leader des Boers (colons néerlandais/afrikaners). Dire « afrique adieu » c'est acter que la terre a été rebaptisée par l'occupant. C'est l'adieu à une terre dont on a même changé le nom des collines.

Si les Antilles et le Sénégal renvoient à la traite atlantique (vers l'Amérique), le lac Tanganyika est le symbole de la traite orientale (vers le monde arabe et l'océan Indien).

Le Malawi est le pays où la traite a duré le plus longtemps (jusqu'à la fin du XIXe siècle). En l'incluant, ton narrateur dit adieu à une Afrique qui a été assiégée de l'intérieur. Au Malawi c'est le grand paradoxe. Le feu vient consumer l'eau du lac. C'est l'image de la terre brûlée. On brûle les villages pour capturer les gens. Le lac Malawi est une mer intérieure. Voir le feu "consumer l'eau", c'est l'image de l'apocalypse. La traite orientale passait par là. Brûler les villages au bord du lac pour acculer les populations vers l'eau et les capturer. Le "feu" ici, c'est celui des fusils des marchands d'esclaves. C'est une terre de cendres où l'esprit de l'eau (le protecteur) a été vaincu par l'esprit du feu (l'agresseur).

Nairobi n'existait pas avant que les colons britanniques ne décident d'y installer un dépôt ferroviaire. C'est une ville née de la volonté de relier l'Océan Indien à l'intérieur du continent. Nairobi représente la mécanisation de l'exil. Ce n'est plus la marche à pied dans la brousse, c'est le train qui transporte les ressources (et les hommes) comme de la vulgaire marchandise. C'est l'Afrique que l'on a "quadrillée" et découpée à la règle pour que les richesses partent plus vite vers les ports. C'est la ville des bureaux, des recensements, des impôts et des laissez-passer. C'est le lieu où l'on a transformé les guerriers et les éleveurs en main-d'œuvre urbaine. C'est une autre forme de déportation : tu restes sur ton continent, mais on t'arrache à ta culture pour t'entasser dans des bidonvilles naissants (les prémices de Kibera).

Si on parle de pays… le sénégal, c’est la plaque tournante du système colonial. On y retrouve la Casamance, Historiquement, la Casamance n'était pas qu'un paradis de rizières. C'était une zone de résistance, mais aussi de razzias intenses. Les Portugais, puis les Français, utilisaient les rivières de Casamance pour s'enfoncer dans les terres et "récolter" le bois d'ébène. L’île de Gorée est absente du texte mais omni présente… à cause des maisons d’esclaves, le bord de mer est également évoqué en sous texte qui est à la fois le rivage mais la limite entre la vie et la mort, la terre natale et la mort sociale à travers un océan à parcourir.

Saint Louis est le lieu de vente des esclaves capturés en Afrique et revendu aux propriétaires de champs de cotons. L’une des fins de voyages et surtout la rentabilisation de la chasse. (il est à noter qu’il existe deux saint louis, celui pour quitter l’affrique et celui d’arrivée aux états unis).

Avec Yaoundé, on entre dans un décor très spécifique, celui de la forêt équatoriale et de l'étouffement. Si Nairobi est la ville du fer et du rail, Yaoundé est la ville de la clôture. Yaoundé a été choisie par les colonisateurs (Allemands d'abord, puis Français) car elle est située sur un plateau, à l'abri des moustiques de la côte (Douala), pour mieux régner sur l'intérieur des terres. C’est aussi là qu’on retrouve l'administration qui verrouille l'accès aux ressources. C'est là qu'on décide du sort des bois précieux, du cacao et du café.

Les lacs salés sont souvent les zones de transit les plus atroces pour les caravanes d'esclaves. C'est là qu'on meurt de soif, là où le sel brûle les pieds en sang des captifs. C'est l'étape de la "purification par la souffrance".

Du point de vue de la destruction de l’affrique

Le tanganika… En 1982 (sortie de la chanson), le Tanganyika n'existe plus sur les cartes officielles depuis 18 ans ! En 1964, le Tanganyika a fusionné avec Zanzibar pour devenir la Tanzanie. En utilisant ce nom, Sardou (et ses paroliers) ne décrit pas un pays, mais un souvenir colonial. C’est l’Afrique des vieux manuels scolaires de la IIIe République.

A Nerobi, l’homme blanc a remplacé la nature par du goudron.

Au Yaoundé, cela prend une résonance de résistance occulte. C'est la ville où le béton essaie de masquer les racines, mais où la forêt gronde toujours en dessous.

Dès lors, on peut voir cette chanson comme le cri d’un africain déporté et la réponse de son peuple…

La casamence est le dernier espace vert africain que le noir verra avant de monter sur un bateau pour l’autre bout du monde. le refrain "Afrique Adieu" devient un cri de déchirure absolue, le deuil d'une identité qu'on lui retire de force.
Les masques de bois n’ont plus dans leurs yeux l’éclat d’autre fois représente les sculptures faites par les africains sur les terres de déportations… ce sont leurs légendes mais sans la mère patrie.
là ou tu iras, les esprits du feu danseront pour toi… signifie que peu importe ou l’africain ira, le reste de sa patrie ne l’oubliera pas. Si le déporté vient de là, il emporte avec lui des esprits qui sont particulièrement coriaces. Ce sont ces esprits-là qui, une fois arrivés aux Antilles, vont devenir le socle de la résistance culturelle.

C'est l'Afrique qui murmure à ses fils déportés : "On peut t'enchaîner, on peut t'emmener au bout du monde (Antilles, Louisiane), tes racines et tes dieux voyagent avec toi." C'est la naissance du Vaudou, du Blues, de la Santeria. C'est l'idée que l'Afrique est un esprit qui ne meurt pas, même en exil.

 

Et si on parlait des esprits et des masques… et traditions générales d’afrique

Au Tanganyka, l'Empire des Esprits de l'Eau, on ne sculpte pas le masque pour cacher le visage, on le sculpte pour donner un corps à ce qui est invisible sous la surface du lac. Les Esprits "Mizu" et la Mémoire Liquide… Dans les traditions des peuples riverains (comme les Ha ou les Bembe), le lac est peuplé de Mizu (esprits des ancêtres).
Quand les caravanes d'esclaves longeaient le lac, beaucoup finissaient dans ses eaux (suicides, fatigue, exécutions). Le Tanganyika n'est pas qu'un lac, c'est un cimetière sans tombes. Dire "Adieu au Tanganyika", c'est dire adieu à ces millions d'âmes qui hantent les profondeurs. Les esprits du feu dont tu parles viennent ici se refléter sur l'eau. Ils ne dansent plus pour la fête, ils dansent pour guider les ombres vers l'autre rive.
Le Masque "Kalunga" : Le Maître de l'Abîme. Chez les Bembe (Nord du lac), on trouve des masques aux yeux immenses, souvent doubles, appelés Kalunga. "Kalunga" désigne à la fois le dieu créateur et l'océan/le lac, la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Ces yeux disproportionnés sont là pour "voir" dans l'obscurité des cales et des profondeurs. Le masque n'a plus d'éclat "d'autrefois" parce qu'il a trop vu d'horreurs. Il est devenu un témoin muet.

 

Aux Antilles, le Masque du "Marronnage" et de la Peau. Dans les champs de canne à sucre, posséder un masque de bois africain était un arrêt de mort. Le colon voulait détruire l'objet pour tuer l'esprit. Mais l'esprit a été plus malin.
Le Masque de Chair (Le Carnaval de Guadeloupe et Martinique ; Puisque le bois était interdit, le déporté a transformé son propre corps en masque.
Le "Mas à Fwet" ou les "Nèg Maron" : On s'enduit le corps de suie, de graisse ou de sirop de batterie (résidu de sucre). Le masque n'est plus un objet qu'on pose, c'est une armure de noirceur. C’est le "Masque de bois" qui est devenu liquide pour couler sur la peau. On devient invisible dans la nuit pour effrayer le maître. C’est la réponse directe à la déportation : "Tu as pris mon bois, je deviens le bois".
L'Oiseau-Esprit (La chute et l'envol);  "Il pleut des oiseaux aux Antilles"… Dans le vaudou et les croyances antillaises, l'âme est souvent comparée à un oiseau.
Le Mythe du "Nègre Volant" : Une légende persistante raconte que certains esclaves, par la force de l'esprit, parvenaient à s'envoler pour retourner en Afrique. Quand Sardou parle de cette pluie d'oiseaux, il décrit sans le savoir le suicide massif ou la mort des déportés. Mais dans le prisme des esprits, chaque oiseau qui tombe est une âme qui cherche à reprendre racine dans le sol créole.
Les Esprits "Zombis" et la Canne à Sucre. Le "feu" dont parle Sardou devient ici le feu de la distillerie, le feu qui brûle la canne. Pour les esprits, on citera Le Baron Samedi ou les esprits des morts (Guédé). Aux Antilles, les masques ne sont plus là pour la pluie, ils sont là pour la justice. L'esprit du feu danse dans le rhum, dans la sueur et dans le tambour (le Ka). Le tambour est le seul "objet de bois" qui a survécu : il est le battement de cœur de l'Afrique déportée.

Quand le texte dit "les esprits du feu danseront pour toi", ça prend une résonance incroyable en Casamance. Là-bas, la terre et la forêt "parlent". Chez les Diolas, il existe les Bois Sacrés. C'est là que se font les initiations, hors de vue des colons et des caméras. Quand Sardou chante "les esprits du feu danseront pour toi", il ne croit pas si bien dire. En Casamance, le feu n'est pas seulement destructeur ; il est purificateur. C'est l'esprit du Kumpo (masque traditionnel) qui sort de la forêt pour protéger la communauté. L'esclave qui part emporte avec lui le secret du Bois Sacré. On lui a pris sa terre, mais on n'a pas pu lui prendre sa "forêt intérieure".

 

A Prétoria on quitte la nostalgie tropicale pour entrer dans la crypte. Si les Antilles sont le lieu du masque de chair, Pretoria est le lieu du masque de fer et de pierre. Ici, l'esprit ne s'envole pas : il est enterré vivant et il attend.
Le Masque de Fer et la Danse des Ancêtres
L'Esprit "Amadlozi" vs Le Béton de Pretorius ; Pretoria est la capitale du "Vieux Monde" afrikaner. C'est une ville construite pour nier l'Afrique. Les Amadlozi (les ancêtres chez les Zoulous et les Xhosas) croient que les ancêtres habitent le sol. En bétonnant Pretoria, le colon n'a pas seulement construit une ville, il a tenté de mettre un couvercle sur les tombes des rois africains. Quand Sardou dit "Adieu à Pretoria", il dit adieu à une forteresse. Mais pour l'Africain, l'esprit n'est pas dans les murs, il est dans la terre sous les murs.
Le Masque de l'Invisibilité (Le Laissez-Passer), à Pretoria, pendant l'Apartheid, l'Africain n'avait pas le droit d'être lui-même. Le "Pass-book" (le livret d'identité obligatoire) était le masque imposé par le blanc. Tu n'es plus un homme, tu es un numéro. Le "masque de bois qui n'a plus d'éclat" dont tu parlais, c'est ce visage éteint par la ségrégation. L'éclat n'est pas parti, il est rentré à l'intérieur pour ne pas être volé par la police de Pretoria.
"Les Esprits du Feu danseront pour toi" : La Prophétie, c’est le Feu de la Colère. À Pretoria, le feu n'est pas celui de la brousse, c'est celui des émeutes et de la résistance. Quand Sardou chante ce vers, il invoque sans le savoir le feu qui va finir par brûler le système de l'Apartheid. Les esprits du feu ne dansent pas pour la fête, ils dansent pour l'exorcisme. Ils dansent pour faire craquer le bitume et libérer les ancêtres. C'est la promesse que "peu importe où tu vas (en prison, en exil, au travail forcé), le feu de ta lignée brûle en toi."

 

Au Tanganyika, on quitte la terre ferme des colons pour entrer dans le royaume de l'abîme. C'est le point de la chanson où l'eau devient un miroir noir. C'est ici que la "destruction" rencontre le sacré le plus profond : celui qu'on ne peut pas voir, mais qui nous observe.
L'Esprit "Kalunga" : Le Maître des Portes. Comme nous l'avons évoqué, le Tanganyika est la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Chez les peuples Bembe, le masque est l'instrument de cette vision. Ce sont des masques souvent plats, avec deux paires d'yeux immenses, comme des hiboux. Ces masques ne servent pas à effrayer, ils servent à surveiller. Ils voient à travers l'eau, à travers le temps, et à travers le mensonge colonial. Quand Sardou demande "Où vont les eaux bleues ?", le masque Kalunga répond par un silence terrible. Il sait que les eaux ne vont nulle part : elles gardent les chaînes de la traite orientale au fond de la faille du Rift.
Le Feu sous l'Eau : La Dualité de l'Abîme. Le Tanganyika est un lac de rift, né de la violence de la terre. Sous le bleu de l'eau, il y a la chaleur des profondeurs. "Les esprits du feu danseront pour toi" prend ici un sens de collision. C'est le feu des razzias arabes et portugaises qui se jette dans le froid du lac. Pour le déporté qui traversait le lac vers Zanzibar, l'esprit du feu était la seule chaleur qui lui restait quand il perdait de vue les collines de sa patrie.
Le Masque d'Ombre (L'Anachronisme Spirituel). En utilisant un nom "mort" (Tanganyika), Sardou crée un masque de mots. Il recouvre la réalité de la Tanzanie moderne par un spectre du passé. Mais l'esprit du lac se moque des cartes. Le lac change de nom, mais les Mizu (esprits des ancêtres) restent les mêmes. On ne peut pas "déporter" un lac. On ne peut pas mettre de goudron sur 1400 mètres de profondeur. C'est l'endroit où la destruction de l'homme blanc s'arrête net : il ne peut que survoler la surface.

 

Au Malawi, on n'est plus dans le bleu contemplatif du Tanganyika, on est dans le rouge du sacrifice, c'est ici que "le feu vient consumer l'eau du lac". C'est l'image de la terre brûlée.
Le Masque "Gule Wamkulu" : L'Esprit de l'Ombre. Le Malawi est la terre du peuple Chewa et de leur société secrète, le Nyau. Leur danse sacrée, le Gule Wamkulu (la Grande Danse), met en scène des masques qui représentent des esprits de morts ou des animaux sauvages. Ces masques sont souvent faits de fibres, de haillons et de peaux. Ils sont l'antithèse de la "belle" sculpture de salon ; ils sont faits pour effrayer, pour rappeler que le monde des esprits est chaotique. Pendant la traite, ces masques étaient les gardiens du village. Voir le feu consumer le village, c'est voir le masque Nyau brûler. Mais l'esprit, lui, ne brûle pas. Il s'échappe dans la fumée.
Le Paradoxe du Feu et de l'Eau. le lac Malawi (lac Nyassa) est le théâtre d'un crime climatique et humain. Pour capturer les esclaves, les chasseurs utilisaient le feu comme une clôture. On brûlait la brousse pour rabattre les populations vers les rives du lac. L'eau ne devient plus une source de vie, mais une impasse. "Les esprits du feu danseront pour toi". Au Malawi, cette danse est une veillée funèbre. Le feu consume l'eau parce que la vapeur qui s'en dégage est le dernier souffle des captifs avant l'embarquement vers Zanzibar.
L'Adieu à l'Identité (Le Coton et le Tabac). Le Malawi, sous domination britannique, est devenu une usine à ciel ouvert. On a arraché les cultures vivrières pour planter du tabac et du coton. C'est l'exil sur place. Tu n'es pas parti, mais ta terre ne te nourrit plus. Le masque Nyau, qui célébrait autrefois la moisson, doit maintenant errer dans des champs de coton qui appartiennent à des banques lointaines. C'est l'adieu à la souveraineté de l'estomac et de l'esprit.

 

Nairobi Le Masque de Bitume et le Rail Briseur d'Esprits. L'Adieu à l'Espace : L'Esprit du Vent vs Le Rail.. Avant Nairobi, il y avait la savane des Massaï et des Kikuyu. L'esprit dominant était celui du mouvement, de l'espace infini. En installant le chemin de fer (le "Lunatic Express"), le colon a découpé le corps de l'Afrique. Le rail est un serpent de fer qui ne danse pas, il sectionne. Dire adieu à Nairobi, c'est acter que l'on a remplacé l'horizon par une gare. L'homme blanc a coulé son goudron sur les pistes des ancêtres. À Nairobi, le masque ne peut plus respirer : il est emmuré vivant sous les fondations des banques.
Le Masque "Prothèse" : La Perte de l'Éclat… Dans les bidonvilles naissants comme Kibera, les déportés de l'intérieur ont essayé de recréer leurs masques avec des déchets de la ville (tôles, fils de fer). "Les masques de bois n'ont plus dans leurs yeux l'éclat d'autrefois" car ils sont devenus des objets de survie, pas de célébration. L'éclat a été bu par le goudron. Nairobi est la ville où l'on a "éteint les yeux" des guerriers pour en faire des ouvriers.
"Les Esprits du Feu danseront pour toi" : La Chaleur du Moteur. À Nairobi, le feu n'est plus sacré, il est industriel. C'est le feu de la locomotive, celui qui brûle le charbon pour transporter l'exilé. Mais les esprits sont coriaces. S'ils ne peuvent plus danser dans la brousse, ils dansent dans les vibrations du métal. L'Afrique que l'on a "quadrillée" à Nairobi finit par recréer sa propre mystique urbaine. Le feu s'est déplacé de la forge du village vers la forge de la ville.

 

Le Sénégal, dans le texte de Sardou, c’est le nom qui englobe tout. C’est la matrice. Historiquement, c'est la "Porte de l'Afrique" pour l'Europe, mais pour ton article, c'est surtout la Gueule du Monstre. C’est ici que la logistique de la destruction devient une administration parfaitement huilée. Si la Casamance est la forêt qui résiste, le "Sénégal" cité par Sardou représente l'État colonial, le comptoir, et le point de tri final.
Le Masque de la "Civilisation" (L'Assimilation)Le Sénégal a été le laboratoire de l'assimilation française (les "Quatre Communes"). On a demandé aux Sénégalais de poser leurs masques rituels pour porter le masque du citoyen français. C’est une déportation mentale avant d'être physique. "Les masques de bois n'ont plus dans leurs yeux l'éclat d'autrefois" car on a essayé de transformer les fils de rois en commis de bureau. L'éclat est mort sous l'amidon des uniformes coloniaux.
L'Ombre de Gorée (L'Absente Omniprésente). Sardou ne cite pas l'île de Gorée, mais quand il dit "Adieu Sénégal", c'est elle qu'on entend. C’est le lieu du "Non-Retour". L'esprit du Sénégal, ici, c'est celui de la séparation. Les masques ne servent plus à danser, ils servent à pleurer. Sur la côte sénégalaise, les esprits de l'océan (comme Mami Wata) ne sont plus des divinités de richesse, mais des gardiennes de prison. Elles accueillent les corps de ceux qui ne survivent pas à la traversée.
"Les Esprits du Feu" : Le Goumbe et la Résistance… Même au cœur du système colonial sénégalais, le feu n'a jamais été éteint. Le Goumbe (danse et tambour). C’est un esprit de fête, mais aussi de défi. Le feu, ici, c'est celui de la parole sacrée qui circule malgré la censure. Quand le déporté quitte le Sénégal, il emporte avec lui le rythme du sabar ou du goumbe. C'est ce feu-là qui va traverser l'Atlantique. L'esprit du feu danse pour le Sénégalais exilé pour lui rappeler que, même si le goudron recouvre Dakar ou Saint-Louis, le sable de la terre natale brûle toujours dans ses veines.

 

Saint Louis … On arrive au quai, c’est le point final de la terre, là où le fleuve Sénégal rencontre l'Océan. C'est ici que la logistique de la chasse se transforme en transaction financière. C'est l'endroit où l'on met un prix sur l'âme.
Le Masque de l'ÉléganceSaint-Louis est la ville des Signares, ces femmes métisses puissantes qui faisaient le pont entre les mondes. L'Afrique porte un masque de soie et de bijoux. C'est une ville de paraître, d'étiquette, où l'horreur de la traite est cachée derrière des façades coloniales colorées. L'éclat des yeux des masques est ici remplacé par l'éclat de l'or et des verroteries. On a maquillé la tragédie pour qu'elle ressemble à une fête permanente.
L'Esprit du Fleuve vs L'Esprit de la Mer. Saint-Louis est coincée entre deux eaux. Les génies du fleuve (les Mame Coumba Bang) protègent la ville. Quand le captif arrive à Saint-Louis, il quitte la protection des esprits de la terre et du fleuve pour être livré à l'immensité de la mer. C'est le moment de la mort sociale. Le masque de bois perd son éclat parce qu'il sait que l'eau salée va le ronger. L'Adieu à Saint-Louis, c'est l'adieu à la dernière main tendue par le continent.
"Les Esprits du Feu danseront pour toi" : Le Fanal. À Saint-Louis, il existe une tradition unique : les Fanaux. Ce sont des lanternes géantes en papier et bois portées lors de processions. Le feu est enfermé dans du papier. C'est une lumière qui guide, mais qui est fragile. Sardou chante que les esprits du feu danseront pour l'exilé. À Saint-Louis, ces fanaux sont les dernières lumières que les déportés voient depuis le pont des navires. Ce sont des esprits "prisonniers" de la structure coloniale, mais qui continuent de brûler pour dire : "Nous sommes encore là".

 

A Yaoundé, au Cameroun, la forêt est un être vivant, peuplé d'esprits puissants. Yaoundé est une ville construite sur sept collines, autrefois recouvertes de jungle impénétrable. Pour les peuples Ewondo, chaque colline a son entité.
À Yaoundé, on  s’enfonce dans l’épaisseur de la forêt équatoriale. C’est le point où la géographie devient une prison de verdure et où les esprits se font les plus denses. Si Nairobi est la ville du goudron, Yaoundé est celle du verrou.
Le Masque "So" : La Force de la Forêt. Yaoundé est la terre des peuples Beti et Ewondo. Leur grand rite d'initiation, le So (nom de l'antilope rouge), utilise des masques qui représentent la puissance sauvage. Le masque So n'est pas là pour faire joli ; il est là pour tester l'endurance. Il appartient à la forêt profonde. Quand Sardou chante "Adieu Yaoundé", il quitte le dernier rempart avant l'océan. Pour le déporté, Yaoundé est le lieu où le murmure de la forêt (les esprits protecteurs) s'éteint pour laisser place au bruit des vagues à Douala. Le masque "n'a plus d'éclat" car il sait qu'en quittant l'ombre des grands arbres, il perd sa source d'énergie vitale.
La Ville des Sept Collines : Le Labyrinthe des Esprits. Yaoundé a été choisie par les colons pour son climat d'altitude, loin des "fièvres" de la côte. C'est une ville de mirador. On y a construit des bâtiments administratifs pour surveiller l'extraction du bois et du cacao. Mais comme spécifié,  le goudron y est une insulte que la terre rejette. Sous le béton des ministères, les sept collines de Yaoundé sont habitées. Les esprits du feu ici ne sont pas des flammes de brousse, ce sont des feux souterrains. C'est l'idée que la terre elle-même est un masque qui cache une colère végétale prête à tout reprendre.
"Les Esprits du Feu danseront pour toi" : La Chaleur de l'OmbreDans la forêt humide de Yaoundé, le feu est difficile à entretenir. Il est précieux. Dire que les esprits du feu danseront pour l'exilé, c'est lui promettre une chaleur interne dans l'humidité glaciale des cales de navires ou des nuits d'exil. C'est le rappel que même dans la ville administrative la plus rigide, l'esprit sauvage de la forêt (le feu de la vie) accompagne celui qui part. On peut bétonner Yaoundé, on ne peut pas empêcher l'esprit de l'antilope rouge de courir dans le sang des déportés.

 

Les Lacs Salés, c'est l'étape de la transmutation minérale. On quitte le vivant (la forêt de Yaoundé, les rizières de Casamance) pour entrer dans un décor d'apocalypse blanche. C'est le moment le plus "cruel" de la chanson : là où la destruction ne se fait plus par le fer, mais par la soif et le sel.
Le Masque de la "Mort Blanche"Qu'il s'agisse du lac Assal ou des étendues du Nord-Kenya, les lacs salés sont des miroirs brûlants. Pour les caravanes d'esclaves, c’est la zone de torture absolue. Le sel brûle les plaies des pieds enchaînés. Le soleil efface les traits du visage. Le "masque de bois qui n'a plus d'éclat", ici, devient un masque de sel. Les visages sont recouverts d'une croûte blanche, les yeux sont brûlés par la réverbération. C'est l'effacement de l'individu avant la vente. On ne quitte pas seulement sa terre, on perd son visage dans le blanc aveuglant du désert.
Les Esprits du Vent et du MirageDans ces zones arides (Afar, Turkana), les esprits ne sont pas dans les arbres, ils sont dans le vent (les Djinns ou les esprits Zar). Ce sont des esprits nomades, insaisissables, qui demandent des sacrifices de sang pour ne pas rendre fou le voyageur. "Les esprits du feu danseront pour toi". Dans les lacs salés, le feu n'est pas une flamme, c'est la chaleur tournante de l'air. Les esprits du feu, ce sont les mirages qui font croire au captif qu'il voit encore son village alors qu'il marche vers l'enfer. C'est une danse macabre qui accompagne l'exilé vers les ports de la Mer Rouge ou de l'Océan Indien.
La Purification par la Souffrance… Le sel conserve, mais il ronge.Dire adieu aux Lacs Salés, c'est quitter la dernière épreuve terrestre. C'est le point où l'Africain est "purifié" de sa vie passée par la douleur pour devenir une simple marchandise. Mais l'esprit du feu, en dansant sur le sel, promet une chose : la mémoire de cette souffrance sera le moteur de la survie. Le sel ne fera que cristalliser la volonté de ne jamais oublier d'où l'on vient.

 

Le vieux kénya… On termine là où tout a commencé. Le Vieux Kenya, c'est la Terre Mère, le berceau de l'humanité, l'Afrique d'avant la chute. C’est le contraste ultime entre la Liberté Originelle et la Mécanique du Rail.
Le Masque du Premier Ancêtre, L'Esprit du Ciel et de la Terre (Enkai). Chez les Massaï, Dieu (Enkai) est présent dans tout ce qui est vaste. Le "Vieux Kenya", c'est l'époque où l'homme n'avait pas de frontières, où il suivait les troupeaux et les étoiles. Ici, le "masque" est rare car l'homme ne se cache pas. Le visage est peint d'ocre rouge, la couleur du sang et de la terre. Dire adieu au Vieux Kenya, c'est dire adieu à la vue dégagée. C'est le moment où l'horizon se ferme. Le "masque qui n'a plus d'éclat", c'est le regard du guerrier qui voit pour la première fois un barbelé ou une voie ferrée. L'éclat meurt quand la terre est découpée en parcelles.
La Danse de la Foudre"Les esprits du feu danseront pour toi" : Au Kenya, le feu est celui de la foudre sur la savane. C'est une force brute, sauvage, imprévisible. En quittant le Kenya, le déporté emporte le feu de l'origine. C'est un esprit "noble". Ce n'est pas le feu de la colère de Pretoria ou celui des mirages des Lacs Salés ; c'est le feu de la Création. C'est cet esprit-là qui donnera la force aux exilés de reconstruire des mondes (musique, contes, spiritualité) là où on les a jetés.
Le Passage du Vieux Kenya à Nairobi (L'Adieu au Paradis), c'est le point de rupture le plus violent de la chanson. Passer du "Vieux Kenya" (la Genèse) à "Nairobi" (le dépôt ferroviaire), c'est passer du sacré au profane. Dire "Afrique Adieu" après avoir cité le Vieux Kenya, c'est acter que le jardin d'Éden a été vendu. Mais l'esprit du feu promet que la savane restera gravée dans le code génétique de l'exilé. On peut t'arracher à ta terre, on ne peut pas t'arracher au "Vieux Kenya" qui vit en toi.

 

J’ai du mal à croire que Sardou se soit mis dans la position du chasseur de noir pour chanter ce texte… tout comme il est peu probable qu’il se soit mis dans la peau d’un noir… mon humble avis est qu’il est le journaliste sur place qui rapporte les faits, qui constate. Et sous cet angle, beaucoup de phrases sont des références à des cultures de chaque étapes. Voyons cela ensemble…

La première grande question posée est « ou vont les eaux bleus du Tanganyka », avec toutes les explications données, l’eau bleu représentent les noirs captif, la question devient « ou vont les esclaves », la réponse est « afrique adieu », ils quittent l’afrique.

Le cœur samba, est mis ici pour les chants et danses folkoriques à travers le périple énnoncé.

Saigne autant qu’il peut… est ici mis pour le sort des esclaves qui n’arrivaient pas à survivre au voyage.

Ton cœur s’en vas est mis pour chaque noir captif… ensemble ils sont le cœur de l’afrique.

Il pleut des oiseaux aux antilles, c’est le débarquement des noirs des bateaux, les oiseaux étant chaque âme qui a survécu au voyage… quand plusieurs bateaux arrivent en même temps, c’est une pluie d’esclave… une pluie d’oiseaux bleus…
sur des forets de magnolias… qui ne sont pas en afrique, il s’agit de la signature végétale du Deep South des États-Unis (Louisiane, Mississippi, Alabama). Le magnolia est un arbre magnifique, mais c'est l'arbre emblématique des plantations de coton et de canne à sucre. Les allées de magnolias menaient souvent à la maison du maître. En citant les magnolias juste après l'Afrique, on suit la trajectoire du navire négrier. Il rapporte que l'Afrique n'a pas seulement disparu, elle a été "replantée" dans un décor étranger. C'est sous ces magnolias que les esprits du feu de la Casamance ou du Kenya ont dû apprendre à survivre. C’est là que le Blues et le Vaudou louisianais sont nés.

Les seins dorés, brûlants des filles passent à deux pas de mes dix doigts… ici on va avoir du boulot… car la posture de la femme africaine change selon les lieux, et la chanson en réfère beaucoup… alors soyons exhaustifs… puisque le texte nous l’impose.

Avant tout, d’une manière générale, on nous rapporte une exposition, on nous montre  une Afrique "carte postale", celle que le touriste vient chercher. La nudité (les seins dorés) est ici le symbole d'une pureté que l'Occident a fantasmée, puis commercialisée. "Dorés" et "Brûlants" évoquent le soleil, mais aussi la fièvre. Le journaliste rapporte une Afrique qui bout, qui est sous tension. Ces femmes ne sont pas là pour lui ; elles font partie du décor que l'histoire est en train de balayer.
Pourquoi "dix doigts" ? C'est le sens du toucher, la possession, l'action. Mais ils ne touchent rien. Le journaliste est séparé de l'Afrique par une barrière invisible : la vitre de l'avion, la portière de la Jeep, ou plus simplement la culpabilité de l'Histoire.

Au Tanganyika, la place de la femme est d'une profondeur abyssale. Dans cette région de la faille du Rift, la femme n'est pas seulement une personne, elle est la gardienne du seuil entre l'eau (le monde des esprits) et la terre (le monde des hommes). Entre la Mère-Source et la Captive.
La Femme-Ligne (La descendance) : Dans les cultures autour du lac (comme chez les Ha ou les Bembe), la structure sociale repose souvent sur la lignée. La femme est celle qui "porte" le clan. Quand on observe les femmes au bord du lac, on ne voit pas que de la beauté, on voit des piliers. Si elles "passent à deux pas", c'est parce qu'elles sont en mouvement perpétuel : porteuses d'eau, de bois, de vie. Si l'on veut détruire une culture au Tanganyika, il faut briser ces femmes. Dans la traite, capturer une femme, c'était couper la racine même du futur d'un village.
La "Fille qui ne m'a rien dit" : Le Silence de Résistance… Au Tanganyika, le silence est une arme. Si la femme ne parle pas au journaliste/à l’homme blanc, ce n'est pas par timidité, c'est par refus de livraison. Elle ne livre pas ses secrets, ses légendes, ni le nom de ses ancêtres à l'étranger qui passe. Le reporter Sardou note ce silence comme une barrière infranchissable. "Elle ne m'a rien dit" car l'étranger fait partie du monde du "goudron" et du fer, alors qu'elle appartient à celui des "eaux bleues". C'est un acte de non-collaboration spirituelle.
Le Lien avec les "Seins Dorés" : Au bord du lac, la nudité rituelle ou quotidienne des femmes était le signe de leur lien direct avec la nature et les esprits de l'eau (les Mizu). En disant qu'elles "passent", il décrit un effacement. Le journaliste voit ces femmes devenir des ombres. Sous la pression de la colonisation et des religions importées, cette liberté corporelle disparaît. On cache les "seins dorés" sous des pagnes industriels ou des robes de missionnaires. C'est la fin de l'Afrique "solaire" au profit de l'Afrique "pudique et surveillée".

Aux Antilles, la posture de la femme dans le texte de Sardou marque la fin du voyage. C'est ici que le "journaliste" change de ton : on n'est plus dans l'observation de la savane, on est dans le constat de la métamorphose. Si au Tanganyika elle était le silence de la source, aux Antilles, elle est le produit final d'une alchimie tragique.
"Les seins dorés" : La couleur du métissage… Le terme "doré" n'est pas qu'esthétique. C'est le constat du mélange des sangs. Le journaliste note que le noir profond du Kenya ou du Sénégal a rencontré le blanc de l'Europe sous le soleil des Caraïbes. C'est une beauté née de la violence des plantations. La femme "dorée", c'est l'Afrique transformée, réinventée dans la douleur du Nouveau Monde. Le journaliste voit le résultat physique de siècles d'histoire coloniale.
La posture de l'absence ("Passent à deux pas..."), aux Antilles, la femme passe, mais elle ne regarde plus vers l'Afrique. Elle est dans son nouveau décor (les magnolias, la canne). Le reporter est à "deux pas", mais ici, le fossé est encore plus grand. En Afrique, il était un étranger ; aux Antilles, il est face au miroir de sa propre culture (française) mêlée à celle qu'il a tenté d'effacer. Les "dix doigts" du narrateur sont d'autant plus impuissants qu'il est responsable de cette nouvelle réalité.
La "Fille qui ne m'a rien dit" (Le silence des îles)Dans les Antilles, le silence de la femme est souvent celui du secret du "quimbois" ou du vaudou. On ne dit rien à celui qui vient de l'autre côté de l'eau. Il rapporte que malgré la langue commune (le français), le dialogue est rompu. La femme antillaise garde pour elle la mémoire de la traversée. Elle ne livre pas sa souffrance, elle la transforme en une posture de dignité "brûlante".

En Casamance, la posture de la femme est peut-être la plus sacrée de toute la chanson. C’est le seul endroit où le journaliste/reporter ne peut pas tricher : il tombe sur une matriarchie de fer. En Casamance, ce ne sont pas les hommes qui gardent les clés du royaume, ce sont les femmes. Contrairement aux "seins dorés" des Antilles qui sont le fruit d'un mélange, ici, le journaliste observe une pureté rebelle.
La Reine-Mère et la Terre : En Casamance (notamment chez les Diolas), la femme possède la terre. C’est elle qui travaille dans les rizières, c’est elle qui nourrit le clan. Quand il écrit que ses seins "passent à deux pas", il note une nudité qui est une armure. La poitrine nue de la femme diola n'est pas une offre, c'est le signe de son autorité naturelle sur la vie. Le journaliste voit une femme qui n'est pas soumise. Elle est "brûlante" non pas de désir, mais de souveraineté. Elle est la gardienne des bois sacrés.
Le Silence de la Casamance ("Elle ne m'a rien dit")… C’est ici que le vers prend tout son sens historique. La Casamance est une terre de résistance acharnée (contre les Portugais, puis les Français). S'il écrit qu'elle ne lui a "rien dit", c'est qu'il est face au secret des bois sacrés. Les femmes casamançaises sont les seules à détenir certains rites que même leurs maris ne connaissent pas. Le reporter est face à une "muraille de silence". Il a beau être à deux pas, il est exclu du mystère. Elle ne parle pas à l'homme du "goudron". Elle garde la langue de la forêt pour elle.
La "Fille" vs La "Traite"… Il sait que la Casamance a été un énorme réservoir pour la traite (via les comptoirs comme Ziguinchor). Voir ces filles passer "à deux pas de ses dix doigts", c'est voir passer des captives potentielles. Les dix doigts du narrateur sont ici ceux du marchand qui compte, du scribe qui inventorie. Mais elles passent avec une telle dignité que la main du journaliste reste suspendue. Il rapporte une beauté qui refuse d'être capturée par le regard.

À Pretoria, le carnet de notes du journaliste devient lourd, presque toxique. On est au cœur du système de l'Apartheid. Ici, la posture de la femme que décrit Sardou est le constat d'une beauté derrière les barreaux.
La Femme à Pretoria : Le Masque de la Ségrégation. Dans cette ville de béton et de lois raciales, le vers "Les seins dorés, brûlants des filles" prend une dimension politique brutale sous l'œil du reporter.
La Beauté Interdite (L'Immoralité de la Loi)… À l'époque où la chanson est écrite, Pretoria est régie par l' Immorality Act, qui interdit tout contact physique entre blancs et noirs. Quand il écrit que les filles passent "à deux pas de mes dix doigts", il ne parle pas de pudeur, il parle de la loi. S'il les touche, c'est la prison pour lui et l'enfer pour elles. La proximité physique ("deux pas") rend la barrière légale encore plus absurde et violente. Le journaliste note que l'Afrique est là, vibrante et "brûlante", mais qu'elle est décrétée intouchable.
La "Fille qui ne m'a rien dit" : Le Silence de la Peur et du Mépris À Pretoria, une fille noire qui parle à un blanc dans la rue s'expose au danger. Elle ne lui dit rien parce que le dialogue est impossible dans une ville divisée. Le journaliste rapporte ce silence comme une frontière. Elle passe comme une ombre dorée dans une ville grise de béton, refusant même un regard à celui qui représente, malgré lui, le monde des oppresseurs.
Les "Seins Brûlants" vs Le Béton FroidPretoria est une ville administrative, rigide, ordonnée. La mention des "seins brûlants" apporte une chaleur organique qui insulte la froideur des bâtiments du gouvernement. Le journaliste voit l'Afrique comme un feu que Pretoria essaie d'étouffer sous des dalles de pierre. Les filles qui passent sont les étincelles de ce feu. Le reporter note que malgré les lois, la vie (les corps, la chaleur, l'éclat) continue de circuler dans les veines de la ville, indomptable.

 
Au Malawi, le carnet de notes du journaliste se couvre de poussière rouge. Ici, la posture de la femme est celle de la survie. Le Malawi est historiquement une terre de transit et de plantations, un carrefour de peines.
La Femme au Malawi : Le Masque de la Terre Brûlée… Dans ce décor de "feu qui consume l'eau", la présence féminine que décrit le reporter est marquée par l'épuisement et la dignité minérale.
"Les seins dorés, brûlants" : La chaleur du labeur, Au Malawi, la femme est au champ (tabac, thé, coton). Si ses seins sont "brûlants", c'est sous le soleil implacable de la vallée du Rift. Le journaliste ne voit pas une icône érotique, il voit une chair cuite par le travail. Le "doré" n'est plus la parure des Antilles, c'est la couleur de la sueur mêlée à la terre rouge du Malawi. Le reporter note que le corps de la femme est le thermomètre de la souffrance du pays.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : L'impuissance devant la misère… Au Malawi, pays parmi les plus pauvres, le journaliste est confronté à une détresse silencieuse. Il est là, avec ses "dix doigts" qui tiennent un appareil photo ou un stylo, alors qu'il faudrait tenir une pioche ou du pain. Cette proximité ("deux pas") est insupportable pour le reporter. Il touche presque du doigt la réalité de l'exploitation, mais il reste dans sa bulle d'observateur. Les filles passent, portant le poids du monde sur leur tête, et lui reste immobile, prisonnier de sa fonction de témoin.
"La fille qui ne m'a rien dit" : Le silence de l'exil intérieur. Le Malawi est une terre de "chambas" (petites fermes). Les femmes y sont les gardiennes de l'âme du foyer pendant que les hommes partent souvent travailler dans les mines d'Afrique du Sud. Elle ne lui dit rien parce qu'il n'y a plus de mots pour décrire l'absence. Elle passe, muette, car son message est écrit dans sa démarche : c'est le silence de celle qui attend un retour qui n'arrive jamais. Le reporter rapporte que l'Afrique se vide de sa substance et que les femmes en sont les réceptacles silencieux.

À Nairobi, on atteint le point de rupture technologique du carnet de reportage. C’est ici que le journaliste range définitivement sa plume romantique pour sortir son téléobjectif sur la collision. À Nairobi, la femme ne marche plus sur la terre rouge, elle marche sur le bitume qui efface les ancêtres.
La Femme à Nairobi : Le Masque de la Mutation Urbaine… Dans la capitale du Kenya, le vers "Les seins dorés, brûlants des filles" devient le constat d'une beauté jetée dans l'engrenage.
Le "Goudron" contre la Peau ; À Nairobi, le goudron n'est pas qu'une route, c'est un prédateur. Le journaliste observe ces filles qui "passent" entre les gratte-ciel et les bidonvilles (comme Kibera). Leurs seins sont "brûlants", non plus de la chaleur du soleil de la savane, mais de la chaleur de la ville, de la pollution, de la précipitation. Le "doré" de leur peau est ici insulté par le gris de l'asphalte. Le reporter note que l'Afrique sauvage est en train d'être domestiquée par la force.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : La consommation visuelle. Nairobi est la ville des safaris de luxe et de la misère urbaine. Le reporter est au bar d'un hôtel ou dans une voiture : il voit cette beauté africaine défiler comme une marchandise ou un spectacle. Cette proximité ("deux pas") souligne le voyeurisme du monde moderne. On regarde les filles de Nairobi comme on regarde les "gazelles" citées plus haut, mais elles sont désormais piégées dans un décor de béton. Les "dix doigts" du journaliste sont ceux d'un homme qui ne peut qu'enregistrer la perte d'une identité.
"La fille qui ne m'a rien dit" : L'anonymat de la métropole. Dans le "Vieux Kenya", on se salue, on appartient à un clan. À Nairobi, on est seul. Elle ne lui dit rien parce qu'à Nairobi, on ne se parle plus. Le silence n'est plus sacré (comme en Casamance), il est devenu mécanique, protecteur, urbain. Le reporter rapporte la naissance de l'indifférence. La fille qui passe est une énigme pressée qui a déjà "vendu ses légendes" pour survivre à la ville.

Au Sénégal, la boucle se ferme avec une ironie cinglante. C'est l'étape où la posture de la femme devient le symbole de la trahison des apparences. Entre Dakar la moderne et les souvenirs de Saint-Louis, le carnet de notes enregistre le passage d'une reine à une administrée.
La Femme au Sénégal : Le Masque de l'Élégance de Façade. Dans l'œil d’un journaliste, le Sénégal est le pays du paraître, là où "l'éclat d'autrefois" se bat contre l'amidon du costume colonial.
"Les seins dorés" : La pudeur imposée. Au Sénégal, l'influence de l'Islam et de la colonisation française a été la plus forte. Les "seins dorés" que le journaliste cherche à apercevoir sont ici dissimulés sous de grands boubous ou des robes d'apparat. Quand il dit qu'ils "passent à deux pas", il note une frustration de reporter : l'Afrique se cache. La beauté "brûlante" est là, mais elle est devenue un secret domestique. Le journaliste rapporte que l'Afrique a appris à se masquer pour survivre à l'œil de l'occupant.
"La fille qui ne m'a rien dit" : L'orgueil de la "Porte"… Le Sénégalais (et la Sénégalaise en particulier) a cette réputation de teranga (hospitalité), mais aussi d'une immense fierté. Elle ne lui dit rien parce qu'elle sait qu'elle est chez elle et qu'il n'est qu'un oiseau de passage. Le reporter note que malgré le français parlé couramment, le dialogue profond est rompu. Elle passe devant lui avec le port de tête d'une descendante de lignées royales, faisant de ses "dix doigts" des accessoires inutiles. Elle ne quémande pas l'attention, elle l'ignore.
La traversée de l'Atlantique ("Adieu Sénégal"), c'est le point de départ vers les Antilles et les forêts de magnolias. En voyant ces femmes passer à Dakar ou Gorée, le journaliste voit des fantômes. Il voit celles qui sont restées et il imagine celles qui sont parties. Ses "dix doigts" qui ne touchent rien symbolisent l'incapacité de l'Occident à retenir l'âme qu'il a tenté de déporter. On a pris les corps, mais on n'a jamais fait taire le silence de la femme sénégalaise.


À Saint-Louis, le carnet du journaliste se teinte de nostalgie et de décadence. C’est la ville du "presque" : presque en France, presque en Afrique, coincée entre le fleuve et l'océan. Pour ton reporter, la posture de la femme ici est celle du masque de la civilisation.
La Femme à Saint-Louis : Le Masque de la Signare. À Saint-Louis, le journaliste ne voit pas la "sauvagerie" fantasmée, mais une élégance codifiée qui est une forme de résistance par le style.
"Les seins dorés" : L'ombre des métissages… À Saint-Louis, le "doré" prend tout son sens. C’est la cité des Signares, ces femmes métisses de la haute société coloniale. Le journaliste note que la peau n'est plus seulement noire ou blanche, elle est le reflet d'une histoire de trois siècles de cohabitation forcée. Ces seins "brûlants" sont parés de bijoux et de dentelles. La nudité a disparu au profit d'un érotisme de salon, sophistiqué. Le reporter constate que l'Afrique s'est "européanisée" dans la forme pour mieux dominer le commerce en coulisses.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : La vitre du temps. Saint-Louis est une ville étroite. On se frôle dans les rues de l'île. Pourtant, le journaliste se sent à des années-lumière. La proximité physique est totale, mais l'appartenance est nulle. Les "dix doigts" du journaliste ne peuvent pas saisir cette aristocratie noire et métisse qui le regarde de haut du balcon de leurs maisons coloniales. Il rapporte que même dans une ville bâtie par les siens, il reste un étranger.
"La fille qui ne m'a rien dit" : Le silence du secret de famille. À Saint-Louis, on ne parle pas aux inconnus, on préserve le rang. Elle ne lui dit rien car elle porte en elle le secret de la traite (les esclaves dans les cours des maisons) et celui des alliances politiques. Le silence est ici une question de classe. Le reporter note que la femme de Saint-Louis est le verrou de la mémoire de la ville. Elle passe, impériale, laissant le journaliste à son carnet de notes vide.


À Yaoundé, on quitte le raffinement des côtes pour s'enfoncer dans le huis clos de la forêt. Ici, la posture de la femme est celle de la force tellurique. Dans cette ville aux sept collines, la femme n'est pas une image, c'est une colonne vertébrale.
La Femme à Yaoundé : Le Masque de l'Endurance. Loin de l'élégance de Saint-Louis, le reporter note ici une présence beaucoup plus brute, presque minérale.
"Les seins dorés, brûlants" : La chaleur de la matrice. Sous l'humidité étouffante de Yaoundé, la peau luit. Le "doré" n'est pas un ornement, c'est le reflet de la sueur sur une peau qui ne connaît pas le repos. Le journaliste observe que la femme yaoundéenne porte l'économie de la forêt sur ses épaules. Ses seins "brûlants" symbolisent une Afrique nourricière qui survit malgré l'étau colonial et administratif. C'est la chaleur d'un volcan endormi.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : Le mur de l'invisible… À Yaoundé, la ville est un labyrinthe de végétation et de béton. Le journaliste se sent physiquement proche, mais spirituellement exclu. Cette proximité ("deux pas") est un leurre. Les "dix doigts" du reporter voudraient saisir l'âme du Cameroun, mais celle-ci se dérobe dans les collines. La femme passe devant lui avec une indifférence souveraine ; elle n'est pas une "gazelle" qu'on observe, elle est chez elle, et lui n'est qu'un étranger de passage dans sa forêt.
"La fille qui ne m'a rien dit" : Le silence du "So". On en revient aux rites initiatiques (le rite du So). Le silence est une discipline. On ne livre pas sa pensée au premier venu, surtout pas à celui qui vient avec un carnet de notes. Elle ne lui dit rien parce qu'elle appartient à une société de secrets. Le journaliste rapporte que l'Afrique de l'intérieur est une forteresse muette. Elle passe, et son silence est un acte de résistance : elle refuse d'être le "sujet" de son reportage.


Aux Lacs Salés, le journaliste-reporter quitte le monde des hommes pour entrer dans celui de la géologie pure. C'est l'étape de la déshydratation de l'âme. Ici, la posture de la femme est celle d'une apparition, un mirage né de la réverbération du sel et du soleil.
La Femme des Lacs Salés : Le Masque de la Translucidité… Dans ce désert blanc (Lac Assal, Magadi ou Natron), le reporter Sardou ne voit plus des corps, il voit des ombres de chaleur.
"Les seins dorés, brûlants" : La fusion minérale. Sous l'effet de la réverbération du sel, la peau ne semble plus noire, elle devient métallique, "dorée" par l'éclat aveuglant du sol. Le qualificatif "brûlants" prend ici son sens premier : la fièvre. Le journaliste observe des femmes (souvent Afar ou nomades) qui évoluent dans une fournaise à 50°C. Ce n'est plus de l'érotisme, c'est de la combustion. Elles font corps avec le feu du désert.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : L'illusion d'optique. Dans l'immensité blanche des lacs salés, les distances sont faussées. On croit pouvoir toucher l'horizon, mais il recule sans cesse. Le journaliste est à "deux pas", mais c'est la proximité du mirage. Ses "dix doigts" ne peuvent rien saisir car dans cet enfer de sel, tout ce qui est organique semble s'évaporer. Le reporter rapporte une sensation de vertige : il voit la vie passer là où rien ne devrait survivre, et cette vie lui est totalement inaccessible.
"La fille qui ne m'a rien dit" : Le silence de l'économie du souffle. Dans le désert, parler, c'est perdre de l'eau. Le silence est une stratégie de survie. Elle ne lui dit rien parce que le désert ne bavarde pas. Elle passe comme une déesse de sel, muette, concentrée sur sa trajectoire. Le reporter note que face à la puissance du climat, la communication humaine s'efface. La fille qui passe est l'incarnation d'une Afrique qui n'a pas besoin de mots pour imposer sa présence.


Dans le Vieux Kenya, le journaliste-reporter rembobine le film. On quitte le bitume de Nairobi pour retrouver l'Afrique d'avant la cassure. Ici, la posture de la femme est celle de la Majesté Originelle. Elle n'est plus une ombre urbaine, elle est le centre de gravité de la savane.
La Femme du Vieux Kenya : Le Masque de l'Éternité … Le Vieux Kenya représente l'Afrique "avant l'inventaire", celle qui n'a pas encore été numérotée par l'an 2000.
"Les seins dorés, brûlants" : La parure guerrière
Dans le Vieux Kenya (celui des Massaï ou des Samburu), la nudité est un apparat de pouvoir. Les "seins dorés" sont magnifiés par les colliers de perles ocre et le reflet du soleil sur les parures de cuivre. Le qualificatif "brûlants" évoque ici la vie sauvage, le sang chaud. Le journaliste ne rapporte pas une image de faiblesse, mais une image de vigueur. Il observe une femme qui n'est pas "consommée" par le regard de l'autre, mais qui irradie une puissance qui impose le respect.
"Passent à deux pas de mes dix doigts" : Le respect de la distance sacrée. Dans la culture massaï, la distance est une marque de dignité. On ne touche pas ce qui est sacré sans rituel. Le journaliste est à "deux pas", mais ses "dix doigts" sont cloués par une barrière invisible : celle du caractère sacré de l'autre. Il rapporte que dans le Vieux Kenya, l'homme blanc ne peut pas simplement "saisir" la beauté ; il doit se contenter de la regarder passer, tel un pèlerin devant une procession. La proximité n'autorise pas la possession.
"La fille qui ne m'a rien dit" : Le silence des ancêtres. Le silence est ici une forme de communication. Dans le Vieux Kenya, le regard suffit. On n'a pas besoin de parler la langue de l'étranger pour lui faire comprendre qu'il est sur une terre qui lui échappe. Elle ne lui dit rien parce qu'elle parle une langue que le journaliste ne peut pas imprimer : celle du vent dans les hautes herbes et des légendes orales. Le reporter note que ce silence est la preuve que l'Afrique n'est pas encore "vendue". Elle garde ses secrets pour ses propres fils.


Mais si un reporter est consciencieux, outre ce qu’il voit, il est aussi le témoins des cultures, si tant est que quelqu’un accepte de les lui donner. On va dire que la chanson nous impose de chercher… Alors voyons pourquoi une femme se promène les seins nu et ce qu’il arrive, sur un plan culturel, traditionnel, à celui qui y touche… puisque la chanson dit clairement que le chanteur (le reporter) n’arrive pas à les toucher (passent à deux pas de mes dix doigts voulant dire, stop, tu ne vas pas plus loin, tu regardes mais tu ne touche pas).

On va commencer par les zones « de chasse aux noirs »…
En Casamance (Peuple Diola)
La Loi : La poitrine nue est souvent le signe des femmes non mariées ou des prêtresses lors de rites agraires.
Le Risque : Toucher une femme sans son consentement (ou celui du clan) revient à insulter les Fétiches (les esprits de la terre).
La Sanction : Le coupable s'expose au "Kandjang". Ce n'est pas une amende, c'est une malédiction. On considère que le contrevenant a "souillé le riz". Pour réparer, il faut des sacrifices d'animaux sanglants pour laver l'affront fait à la terre nourricière. Le reporter reste à "dix doigts" parce qu'il sent que la main qui touche ici pourrait finir "sèche" (paralysée) par les esprits.

Au Kenya & Vieux Kenya (Peuple Massaï / Samburu)
La Loi : La parure (colliers, perles) définit le statut. Le corps est un temple géométrique.
Le Risque : Chez les Massaï, toucher une femme de manière inappropriée est une insulte au "Murran" (le guerrier).
La Sanction : La loi rituelle impose la compensation en bétail. Mais sur le plan spirituel, on croit que le contact non autorisé brise la protection de l' Enkai (Dieu). L'homme blanc qui toucherait briserait un équilibre cosmique. Les "dix doigts" restent à distance car le reporter sait que derrière chaque femme, il y a une lance et un ancêtre qui veille.

Au Tanganyika (Bords du Lac)
La Loi : Le corps féminin est lié à l'élément Eau. La nudité est liée aux rites de fertilité du lac.
Le Risque : Toucher, c'est "troubler l'eau".
La Sanction : On craint que cela n'entraîne la stérilité des filets de pêche. Si un étranger touche une femme sacrée, le lac "se ferme". Le reporter reste à deux pas car il ne veut pas porter la responsabilité d'une famine ou d'une colère des génies aquatiques.

Yaoundé (Peuple Beti/Ewondo)
La Loi : La femme est la gardienne du "So" (l'initiation).
Le Risque : Le contact physique non rituel est vu comme une tentative de vol d'énergie (sorcellerie).
La Sanction : La justice coutumière est implacable. On peut t'imposer le "Tsa", une cérémonie d'expiation publique où tu dois avouer ton crime devant les anciens pour ne pas périr d'une maladie foudroyante envoyée par les "Mers" (les mères divines).

Et intéressons nous maintenant aux zones « colonisées » mais avant l’arrivée des blancs, histoire de ne pas oublier ce qui était…
Pretoria (Zone Sotho-Tswana / Zoulou) ; Avant le béton, c'était une terre de respect strict pour la hiérarchie des ancêtres.
La Loi : La poitrine nue était un signe d'appartenance à la terre et de transparence devant les esprits. La parure (perles) indiquait si la femme était "promise" ou "initière".
Le Tabou : Toucher une femme, c'était s'attaquer au "Loti" (l'honneur du clan).
La Sanction : Un étranger qui aurait osé poser la main sur une fille sans l'accord des anciens aurait été considéré comme un fauteur de chaos. La punition ? L'expulsion immédiate ou l'exécution rituelle, car on craignait que l'ombre de cet homme ne "fane" les récoltes. En 1970, le reporter voit le béton, mais il "sent" le fantôme de cette loi disparue.

Saint-Louis (Empire du Djolof / Wolof) ; Avant de devenir un comptoir, c'était le pays du "Kersa" (la pudeur noble).
La Loi : Contrairement à la forêt, la femme wolof des côtes était souvent très couverte, mais sa nudité rituelle lors des bains de purification ou des mariages était sacrée.
Le Tabou : La femme était le réceptacle de l' "Amanah" (la confiance).
La Sanction : Toucher une femme, c'était provoquer un conflit de sang entre lignées. Le coupable devait payer en "diat" (prix du sang). Le Blanc est arrivé avec son argent, a transformé la femme en "Signare", et a remplacé la loi du sang par celle du contrat.

Nairobi (Zone Kikuyu / Massaï) ; Nairobi signifie "l'endroit des eaux fraîches". C'était un point de rencontre entre éleveurs et cultivateurs.
La Loi : La nudité était liée au cycle des saisons. On se dénudait pour appeler la pluie ou célébrer la moisson.
Le Tabou : Interdiction absolue de toucher une femme pendant certaines phases de la lune ou après l'initiation.
La Sanction : La "Malédiction du Vent". Si un homme brisait le tabou, on croyait que les sources d'eau s'assècheraient. Quand Sardou écrit "Tu vends tes légendes au goudron", il parle de ça : avant, on craignait d'assécher les sources par le crime ; aujourd'hui, le goudron les a asséchées physiquement.

Les Antilles (Zone Arawak / Caraïbe) ; C'est le point le plus tragique pour ton reporter. Avant les plantations, il y avait les peuples autochtones.
La Loi : La nudité était totale et naturelle, sans aucune connotation de péché.
Le Tabou : Le corps était lié aux esprits de la mer et de la forêt.
La Sanction : Les Européens n'ont pas seulement ignoré les lois rituelles, ils ont exterminé les peuples qui les portaient. Le reporter aux Antilles est face à un vide : les seins sont là ("dorés"), mais la loi rituelle qui les protégeait a été enterrée avec les derniers Caraïbes.
 

Le texte continue avec « des musiciens de Casamances »… ce n’est qu’une référence de lieu, qui fait écho à toutes les étapes… On va donc se refaire toute la liste…
Ah ! Là, on change de braquet. Si ton reporter est "consciencieux", il doit comprendre que la musique tribale dans ces régions n'est pas faite pour être écoutée, mais pour faire agir. Aux oreilles du journaliste, c'est du rythme ; pour l'initié, c'est un langage codé.

Casamance (Diola) : La Musique "Sentinelle" ; En Casamance, la musique est indissociable du Bois Sacré.
L'Instrument : Le Bombolong (tambour à fente).
Le Rôle : C'est une musique de communication cryptée. On ne joue pas pour le plaisir ; on joue pour convoquer les anciens ou prévenir d'un danger.
Le Secret : Si la femme ne parle pas au reporter, c'est que le tambour parle pour elle. Toucher à cette musique sans y être invité, c'est s'exposer à la folie, car on "réveille" des forces que l'on ne sait pas rendormir.

Kenya / Tanganyika (Massaï & peuples du Rift) : La Musique "Verticale" ; Ici, pas de bois, peu d'instruments complexes. La musique, c'est le souffle.
L'Instrument : La gorge et le saut.
Le Rôle : C'est une musique de transmutation. Les chants polyphoniques et les sauts rythmiques servent à transformer le jeune homme en guerrier (Murran).
Le Secret : C'est une musique qui défie la gravité. Elle sert à dire : "Nous sommes les maîtres de l'espace". Pour le reporter, c'est une musique de confrontation.

Malawi / Grands Lacs (Chewa) : La Musique "Masquée" ; Ici, on touche au culte du Gule Wamkulu (la "Grande Danse").
L'Instrument : Batteries de tambours à peau de bête.
Le Rôle : C'est une musique d'incarnation. Les musiciens appellent les esprits des animaux et des ancêtres pour qu'ils prennent possession des danseurs masqués.
Le Secret : C'est une musique extrêmement dangereuse pour le profane. Si le reporter s'approche trop de ces musiciens, il brise le cercle de protection. C'est ici que la "fille qui ne dit rien" protège le secret de la transe.

Yaoundé (Beti / Ewondo) : La Musique "Guérisseuse"
L'Instrument : Le Mvet (harpe-cithare) et le Balafon.
Le Rôle : C'est une musique épopée. Le joueur de Mvet raconte la création du monde et soigne les maladies de l'âme par le verbe et la corde.
Le Secret : Le musicien est un juge. Sa musique dénonce les menteurs et les voleurs. Le reporter, avec son carnet, est scruté par cette musique qui "lit" dans son cœur.

Avant l’arrivée des blancs, la musique avait une importance dans les zones suivantes :
Pretoria & Zone Zoulou : La Musique "Armée" ; Avant d'être une ville blanche, c'était le royaume du rythme binaire et martial.
L'instrument : L' Isigubu (tambour de guerre) et le sifflet en os.
La fonction : La musique servait à la synchronisation. Elle transformait des milliers d'hommes en un seul corps (la célèbre formation en "cornes de buffle" de Chaka Zoulou).
Le secret rituel : Celui qui touchait l'instrument du tambourinaire sans être un guerrier initié était exécuté. La musique était le battement de cœur de l'État. Pas de musique, pas d'armée.

Saint-Louis & Zone Wolof : La Musique "Généalogique" ; Avant le comptoir, c'était l'empire de la parole archivée.
L'instrument : Le Xalam (luth à 5 cordes).
La fonction : Le musicien (Griot) était le disque dur du royaume. Il n'y avait pas d'écrit. La musique servait à fixer l'histoire pour qu'elle ne soit jamais oubliée.
Le secret rituel : Le Griot était une caste à part. Sa musique était intouchable car elle contenait la vérité sur les ancêtres. Si le musicien s'arrêtait de jouer, le peuple perdait son identité.

Nairobi & Zone Kikuyu : La Musique "Agraire" ; Avant le goudron, c'était la musique du cycle de la terre.
L'instrument : La Gichandi (calebasse gravée remplie de graines).
La fonction : C'était une musique de prophétie. Les musiciens parcouraient les collines pour chanter des énigmes qui prédisaient les récoltes ou les épidémies.
Le secret rituel : Les gravures sur la calebasse étaient un code secret. Toucher l'instrument d'un chanteur de Gichandi, c'était tenter de voler le futur.

Antilles (Zone Arawak/Caraïbe) : La Musique "Naturelle" ; Avant les plantations, c'était la musique de l'harmonie climatique.
L'instrument : Le Mayohuacán (tambour de bois sans peau) et les flûtes en os d'oiseaux.
La fonction : Communiquer avec les Zémis (esprits de la nature). La musique servait à apaiser les ouragans ou à remercier la mer.
Le secret rituel : La musique était le seul moyen pour l'humain de ne pas être écrasé par la force des îles.

… aux marabouts de prétoria… donc, on doit se pencher sur le rôle de ces derniers, à nouveau sur l’ensemble des zones citées… Pour un reporter, le marabout (ou le sorcier, le devin, le guérisseur selon les zones) est celui qui détient le "code d'accès" à la réalité. Si la femme est la gardienne et le musicien le transmetteur, le marabout est l'ingénieur système. Avant l'arrivée du "blanc", il n'y avait pas de séparation entre politique et magie.

Sénégal & Saint-Louis : Le Marabout "Diplomate"
Avant la colonisation, le marabout n'est pas seulement un religieux, c'est un conseiller d'État.
La Loi : Il protège le roi (le Damel) par des talismans (gris-gris).
Le Rôle : Il régule le commerce et la paix sociale. C'est lui qui écrit les versets de protection sur des tablettes de bois.
Ce qu'il arrive à celui qui y touche : Si tu insultes un marabout ou si tu voles ses secrets, tu es frappé d'exclusion sociale totale. On considère que tu as brisé le contrat entre le peuple et le divin. Le reporter reste à distance car il sent que derrière l'homme en boubou, il y a une puissance qui peut faire ou défaire une réputation d'un simple mot.

Casamance (Diola) : Le Marabout "Prêtre de la Terre"
Ici, on parle plutôt de prêtres des états fétichistes (les Boeh).
La Loi : Le secret absolu. Tout se passe dans le Bois Sacré.
Le Rôle : Il est le garant de la justice. Si tu voles, il lance un sort qui te fera gonfler le ventre jusqu'à la mort.
Ce qu'il arrive à celui qui y touche : Un étranger qui pénètre dans le bois sacré ou qui touche aux objets du prêtre ne revient jamais. Ce n'est pas une menace humaine, c'est une exécution spirituelle. Le reporter consciencieux note que la "fille qui ne dit rien" agit ainsi parce que le marabout de la forêt lui a interdit de livrer l'âme du village aux "dix doigts" du Blanc.

Kenya / Tanganyika (Massaï & Kikuyu) : Le "Laibon"
C'est le prophète, le devin-guérisseur.
La Loi : Il lit l'avenir dans les pierres et les os.
Le Rôle : Aucun guerrier ne part au combat sans la bénédiction du Laibon. Il contrôle la pluie et la santé du bétail.
Ce qu'il arrive à celui qui y touche : Le Laibon est entouré d'une aura de peur sacrée. Toucher son manteau ou ses outils de divination sans être purifié entraîne la perte immédiate de la virilité ou de la chance. Le reporter voit en lui le dernier rempart contre le goudron de Nairobi.

Yaoundé & Forêt (Beti) : Le "Ngan" (Sorcier-Guérisseur)
La Loi : Le culte des ancêtres et la communication avec les esprits de la forêt.
Le Rôle : Il démasque les "sorciers mangeurs d'âmes". Il utilise les plantes et le sang.
Ce qu'il arrive à celui qui y touche : Celui qui défie le Ngan s'expose au "retour de flamme". Tout le mal que tu souhaites ou que tu fais te revient multiplié par dix. Le reporter rapporte que dans la forêt de Yaoundé, on ne rigole pas avec l'invisible : chaque geste a une conséquence physique.

Et dans les zones citées avant l’arrivée des colons cela donne :
Pretoria & Zone Zoulou : L' "Isangoma" (Devin-Guérisseur)
Avant l'Apartheid, le pouvoir ne venait pas du fusil, mais de l'appel des ancêtres.
Le Rôle : L'Isangoma lisait l'ordre du monde dans les os. Il était le seul capable de diagnostiquer si une maladie était physique ou si elle venait d'une rupture du pacte avec les morts.
La Loi Rituelle : On ne pouvait pas regarder un Isangoma dans les yeux sans y être invité.
Le Sacrilège : Toucher à ses sacs de médecine (muti) ou contester sa vision entraînait une mort sociale. Le coupable était déclaré "impur" et banni du clan, ce qui équivalait à une condamnation à mort dans la savane.
Le constat du reporter : À Pretoria, le Blanc a remplacé l' Isangoma par le policier. Le sacré a été remplacé par le matricule.

Saint-Louis & Zone Wolof : Le "Sérigne" (Savant de l'Islam noir)
Avant que Saint-Louis ne devienne une ville française, c'était un carrefour d'érudition où l'Islam se mélangeait aux forces du fleuve.
Le Rôle : Il enseignait la science des lettres et des nombres. Il fabriquait des protections pour les voyageurs qui s'enfonçaient dans les terres.
La Loi Rituelle : La parole du Sérigne était sacrée. On ne discutait pas son prix, on offrait une "Zaka" (aumône).
Le Sacrilège : Mentir à un Sérigne ou briser un serment fait sur son livre entraînait le "Gàccé" (la honte éternelle sur la lignée). Le Blanc est arrivé avec son Code Napoléon, balayant cette justice de l'honneur par la justice de la preuve.

Nairobi & Zone Kikuyu : Le "Mundu Mugo" (L'homme médecine)
Avant que le goudron ne scelle le sol de Nairobi, la terre respirait par ses rituels.
Le Rôle : Il purifiait les gens après des crimes ou des contacts avec la mort. Il était le gardien de la "Thahu" (la souillure).
La Loi Rituelle : Le corps de la femme était sous sa protection lors des rites de passage.
Le Sacrilège : Toucher une personne "souillée" avant que le Mundu Mugo ne l'ait purifiée propageait la malédiction à tout le village. La sanction ? Une amende massive en bétail ou le sacrifice d'un mouton blanc. Le reporter note que le "goudron de Nairobi" a tout recouvert : on ne purifie plus la terre, on l'étouffe.

Les Antilles : Le "Piaye" (Chaman Caraïbe)
Avant l'arrivée des caravelles et des curés, les îles appartenaient aux esprits de la forêt et de la mer.
Le Rôle : Le Piaye communiquait avec les Maboyas (esprits malins) pour les empêcher de détruire les récoltes.
La Loi Rituelle : La nature entière était un temple. On ne coupait pas un arbre sans l'accord du Piaye.
Le Sacrilège : L'arrivée des Blancs a été le sacrilège ultime. En détruisant les Piayes, ils ont "libéré" les forces de la nature.
Le constat du reporter : C'est pour ça qu'aujourd'hui, "il pleut des oiseaux". Le chaos climatique des îles est le résultat de la mort des chamans qui savaient parler aux éléments.

C’est tout un peuple fou qui danse… peut s’entendre comme les célébrations avant que l’homme blanc n’arrive, puis comme la préparation à la rébellion car l’homme blanc est dangereux
… comme si il allait mourir de joie… je penses que cela se passe de commentaires et rejoint largement le point précédent.

Sur les étangs de Malawi la nuit raisonne comme un signal ; il faut comprendre que les célébrations se faisaient de nuit, c’est le signal de fête, de célébration, du sacré… puis l’homme blanc est arrivé, la nuit est le signal pour fuir avant qu’il ne vienne vous capturer.

C’est pour une fille de Nairobi qu’un tambour joue au sénégal… c’est LA phrase qui justifie cette analyse, si vous ne la comprenez pas, je vous invite à relire l’ensemble.

Tout le bloc suivant est le cheminement des esclave, la danse étant la marche forcée à travers le désert.

Le refrain modifié est le constat global.

 

A partir de ce constat, on peut raconter une histoire à partir de certaines chansons de Michel Sardou… et j’explique :

1. Le Rire du Sergent : L'Innocence Perdue
L'État d'esprit : C'est le point zéro. Le "bleu", le conscrit. On est dans la France de province, la caserne, les lits au carré.
L'Angle du Reporter : C’est la formation de l'œil. On lui apprend la discipline, le groupe, et surtout, on lui injecte une certaine image de la "force française". Le rire est celui de l'insouciance (ou de la bêtise) avant le grand saut.

2. Le Temps Béni des Colonies : Le Mirage de la Grandeur
L'État d'esprit : Le mec débarque avec le casque colonial. Il est dans le fantasme, le confort de la domination, les "clichés" de l'époque.
L'Angle du Reporter : C'est la phase du voyeurisme satisfait. Il profite du système, il voit l'Afrique comme une carte postale à sa disposition. C'est l'arrogance du colonisateur qui ne voit pas encore les fissures.

3. Afrique Adieu : Le Rapport de Fin de Mission (La Rupture)
L'État d'esprit : Le choc du réel. Le mec a fini ses classes, il a voyagé, il a vu la Casamance, Nairobi, Pretoria. Il voit que le "Temps Béni" était un mensonge ou qu'il s'effondre.
L'Angle du Reporter : C'est le constat d'impuissance. Il voit le goudron dévorer les légendes, les marabouts perdre leur pouvoir et les filles ne plus rien lui dire. Il filme la fin d'un monde. Les "dix doigts" qui ne touchent rien, c'est l'aveu que l'Occident a tout cassé sans rien comprendre.

4. Musulmane : Le Dernier Regard (Le Regret)
L'État d'esprit : Avant de reprendre l'avion pour la France (ou en regardant par le hublot), il s'arrête sur une figure ultime.
L'Angle du Reporter : Après avoir vu l'Afrique "politique" et "rituelle" s'effondrer dans Afrique Adieu, il se concentre sur l'individu, l'intimité, la femme derrière le voile ou le mur. C'est la reconnaissance d'une beauté et d'une culture qu'il a côtoyées sans jamais vraiment les posséder. C’est la chanson de la mélancolie finale.

Dans la chronologie réelle de l'œuvre de Sardou, Le Temps Béni des Colonies est une satire (il se moque de l'ancien colon nostalgique), alors qu'Afrique Adieu et Musulmane sont plus sérieux, presque anthropologiques. Ceci dit, je ne m’intéresse qu’aux propos et à l’histoire plausible racontée à travers ces différents titre, peu importe qu’il se moque, soit témoins du passé ou relate la réalité.

 

Histoire de repartir avec le cœur un peu plus léger… voyons ce texte comme une histoire d’amour…

Belle Africa est mis en référence à une femme africaine.
Ou vont les eaux bleus, fait références à des mots d’amour, des mots doux
Ton cœur samba est le rythme naturel des femmes africaines
saigne autant qu’il peut, la tristesse d’une séparation
ton cœur s’en va, les mots de l’homme à la femme… il doit partir

Il pleut des oiseaux aux antilles ; l’amour est pour les oiseaux, la pluie pour la tristesse
sur des forets de magnolia ; cette fleur représente l’amour en règle général
les seins brulant (…) de mes dix doigts ; il en a choisi UNE et lui reste fidèle, peu importe les autres
Des musiciens aux marabouts ; possiblement une demande de liaison avec cette femme… et une forme de célébration
c’est tout un peuple fou qui danse comme si il allait mourir de joie ; c’est donc un mariage

Sur les étangs de Malawi la nuit raisonne comme un signal ; le lieu et le moment de la célébration
La fille devait venir de Nairobi… et a suivi l’homme jusqu’au Sénégal

De Saint Louis à Yaoundé jusqu’au Kenya ; c’est le trajet pour essayer de rejoindre la France
et tout un peuple danse parce qu’une femme échape au sort d’esclave

Les derniers vers sont sans aucuns doutes le refus d’un passe port pour la demoiselle et transcrivent la tristesse de l’un qui ne peut pas partir face à celui qui doit partir.

Triste histoire d’amour, non ?

 

Enfin, dernier axe de lecture… c’est un voyageur qui s’est tapé tout le tour de l’afrique et qui, au moment de monter dans l’avion dit adieu à un très beau pays bien que malmené par l’homme blanc.

 

Du coup, on peut parler musique maintenant…
Et malheureusement, cet aspect interdit toute autre lecture que celle de la traite des noirs…
Deux styles s’opposent, d’un côté, la musique européenne, structurée, mahtématique, froide d’une certaine manière car jouée par des instruments non naturels.

De l’autre, on a les incursions de voix affricaines, le bruit des tambours et des instruments traditionnels… qui ne sont pas là pour accompagner, car ils sont en contre temps… ils sont la comme une menace, le bruit de la jungle, la guerre faite aux blancs.

 


 UNLOC CODE : "LEX-2026-333-666-3"


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tant pis pour elle... quelle déception !