Musulmane... une chanson qui pousse vers la culture

 

Musulmane…

On continue l’analyse de l’Affrique par Sardou avec ce titre, il nous en restera encore deux, à savoir « roi barbare » et « ils ont le pétrole »…


Si les analyses que j’ai trouvé sont pertinentes, elles se basent soit sur le texte et traitent de la femme musulmane (voir ici), de la place de la chanson (et la variété en général) dans l’islam (voir ici), font débat de ce que les musulmans pensent de la musique (voir ici) et comment les islamistes (les terroristes) répondent à la culture (voir ici)… mais personne n’a pris le texte au pied de la lettre et traité de la femme musulmane libanaise… qui est pourtant le seul lieu cité par Sardou dans le texte. Et donc, pour éviter de redire et faire des resucées inutiles, c’est sur cet axe là que je vais me pencher.

Donc, on va tout de suite se débarrasser d’une chose :
C'est plus qu'un amalgame, c'est une bouillabaisse géographique et religieuse servie dans un bol en or. Sardou ne regarde pas une femme, il regarde une carte postale mal légendée. Dans la chanson, "Musulmane" n'est pas une appartenance spirituelle, c'est un type racial. Pour le narrateur, être musulmane, c'est forcément avoir la peau mate, vivre dans un palais et porter une djellaba. C’est l’acte d’effacer d'un trait de plume les musulmanes d'Indonésie (le premier pays musulman au monde), de Bosnie, du Sénégal ou d'Asie Centrale. D’après la chanson, l'Islam est une esthétique arabe figée dans le sable. C'est la réduction de la foi à un décor de cinéma….
IL N’EN EST RIEN grâce à cette ligne des lyric, à savoir la dernière ligne du refrain : Et toutes les forêts du Liban… donc, Sardou nous décrit la femme musulmane Libanaise.

Et cela pose un premier problème… l'absurdité totale de la vision de Sardou.
1. Le Paradoxe de la "Forêt" contre le "Désert"
Le texte dit : "Et toutes les forêts du Liban" à la fin du refrain.
Le problème : Toute la chanson nous vend du sable, de la poussière, des palais oubliés et des moucharabiehs (imagerie maghrébine ou persane).
Le constat : Le Liban n'est pas un désert. C'est une terre de montagnes, de neige et de forêts. En plaquant un fantasme de "femme des sables" sur une femme libanaise, Sardou commet un contresens géographique total. C'est comme essayer de décrire une Parisienne en parlant de banquise.

Du coup ... Cela pose une question… est-ce que par hasard, on ne nous parlerait pas, outre de toutes les femmes musulmanes mais également de la femme musulmane en France (ou en Europe) ?

2. 1986 : Le Liban en flammes C'est ici que l’analyse devient politique et viscérale. En 1986, le Liban est en pleine Guerre Civile.
La réalité : La femme musulmane libanaise de 1986 ne vit pas dans un "palais oublié" à attendre derrière un moucharabieh. Elle vit sous les bombes, elle est peut-être déplacée, elle est au cœur d'un conflit confessionnel d'une complexité absolue (Sunnites, Chiites, Druzes, Chrétiens).
Le crime de Sardou : Il transforme une femme au cœur de la tragédie moderne en une figure romantique du XIXe siècle. Il utilise le Liban comme une "rime riche" alors que le pays saigne. C'est de l'aveuglement esthétique.

3. La Djellaba au Liban : L'erreur de garde-robe
pour Sardou (ou le « héro » de la chanson car j’ai du mal à croire que Sardou fasse l’amalgame volontairement), Musulmane = Djellaba.
La réalité : La djellaba est un vêtement spécifiquement maghrébin. Au Liban, on ne porte pas la djellaba. Les femmes musulmanes libanaises portent l'abaya, le hijab, ou sont habillées à l'occidentale.
Le verdict : Sardou a pris une femme à Beyrouth, lui a mis un vêtement de Marrakech, et l'a fait attendre dans un décor de Téhéran. C'est le "cosplay" colonial poussé à l'extrême.

Ce qui revient à la question de base… ce texte nous parle d’autre chose… la place de la femme musulmane dans un pays qui n’est pas musulman…

 

Donc… Si Sardou nous parle effectivement de « la musulmane » d’en face de chez lui… voilà ce qu’on peut dire du texte avant même de continuer…

1. Le "Moucharabieh" de l'HLM Si la femme est en France, le moucharabieh n'est plus un élément architectural de palais, c'est une métaphore de l'enfermement.
Le constat : Sardou chante une femme qui "ne sort jamais que le soir". En France, en 1986, cela évoque le repli communautaire ou social. Le "palais oublié", c'est peut-être la tour de banlieue perçue comme un ghetto impénétrable par le regard du narrateur (le "héros").

2. La Djellaba : Le marqueur d'altérité Pourquoi la djellaba si elle est Libanaise ? Parce qu'en France, dans l'imaginaire collectif de l'époque (la Base 10), l'immigrée musulmane est forcément maghrébine.
Le verdict : Le narrateur plaque sur la Libanaise l'uniforme qu'il voit dans sa rue. C'est le refus de voir l'individu au profit du stéréotype. C'est dire : "Peu importe d'où tu viens (Beyrouth ou Alger), pour moi tu es l'Autre, celle qui est couverte."

3. Le Liban en France : La nostalgie de l'influence En 1986, le Liban est une ancienne zone sous mandat français. Parler du Liban en France, c'est évoquer un "Orient français" qui s'effondre.
L'analyse politique : En chantant "et toutes les forêts du Liban", le héros de Sardou essaie peut-être de se réapproprier une identité qu'il sent lui échapper sur le sol national. C'est l'exotisme au bout de la rue pour compenser la perte de l'Empire.

 

Alors voyons les paroles et ce qu’on peut réellement dire de l’islam et des musulmanes sur la base du texte… et ce à quoi ce texte devrait nous faire réfléchir…

Le ciel est si bas sur les dunes
Que l'on croirait toucher la lune
Rien qu'en levant les bras
Comme un incendie sous la terre
Les aurores ont brûlé les pierres
Blanchi les toits de Ghardaïa

Voilées pour ne pas être vues
Cernées d'un silence absolu
Vierges de pierre au corps de Diane
Les femmes ont pour leur lassitude
Des jardins clos de solitude
Le long sanglot des musulmanes

C'est un cri
C'est un chant
C'est aussi le désert et le vent
Tout l'amour qu'elles ont dans le corps
La gloire des hommes le chant des morts
La joie de porter un enfant
C'est un cri
C'est un chant
C'est aussi la douleur et le sang
Toutes les fureurs qu'elles portent en elles
La peur des hommes, la peur du ciel
Et toutes les forêts du Liban

Elles sont debout sur champs de ruine
Sous le vent glacé des collines
Que la nuit leur envoie
Pour elles le temps s'est arrêté
C'est à jamais l'éternité
Le crépuscule de Sanaa

Voilées pour ne pas être vues
J'envie ceux qui les ont connues
Vierges de pierre au corps de Diane
Hurlant dans le silence énorme
A l'heure où leurs amants s'endorment
Le long sanglot des musulmanes

C'est un cri
C'est un chant
C'est aussi le désert et le vent
Tout l'amour qu'elles ont dans le corps
La gloire des hommes le chant des morts
La joie de porter un enfant
C'est un cri
C'est un chant
C'est aussi la douleur et le sang
Toutes les fureurs qu'elles portent en elles
La peur des hommes, la peur du ciel
Et toutes les forêts du Liban

 

Le premier couplet nous décrit le désert en règle générale… il me semble cependant intéressant de se pencher sur Ghardaïa… qui est la perle du désert algérien. C'est la capitale de la vallée du M'Zab, dans le Sahara septentrional. Dans la chanson, il dit "Blanchi les toits de Ghardaïa". Il ne parle pas de gardes, il parle de l'architecture. Ghardaïa est célèbre pour ses maisons cubiques, serrées les unes contre les autres, traditionnellement blanchies à la chaux ou peintes de couleurs ocre/bleu pâle. Le dernier vers du refrain cite le liban… Or, Ghardaïa est à 3 000 kilomètres de Beyrouth, en plein milieu du Sahara algérien !
Pour ceux qui auraient cru à des gardes en blanc, ce sont les Mozabites. Ils pratiquent libadisme (une branche minoritaire de l'Islam, très austère et puritaine). Les hommes portent souvent la gandoura blanche et un chèche. Les femmes, elles, portent le Haïk : un grand voile de laine blanche qui les recouvre entièrement, ne laissant apparaître qu'un seul œil (le "regard cyclopéen"). Et du coup on se retrouve à parler de la femme musulmane Marocaine installée au Liban tout en parlant de maisons Algérienne…
J’ajouterais à propos de "L'incendie sous la terre" et les pierres brûlées que

Ghardaïa est construite sur de la roche. En été, la chaleur est telle que la pierre irradie la nuit. C'est une description magnifique du Sahara, mais c'est une insulte au Liban. On ne "blanchit" pas les toits de Ghardaïa avec la neige des monts libanais !

On a maintenant la preuve que sa "Musulmane" est une créature qui a les pieds en Algérie, le cœur en Perse et la tête au Liban. Un vrai monstre de foire géographique !

En Algérie, c'est une chaleur minérale, sèche, qui vient du sol. Au Liban, c'est une humidité méditerranéenne et une fraîcheur de montagne. En mettant Ghardaïa dans le même couplet que le Liban, il crée un pays imaginaire où l'on brûle les pieds sur la roche saharienne tout en admirant les forêts de cèdres. C'est un climat de science-fiction…. Ou bien il nous demande de nous interroger sur toutes ces cultures !

 

Le couplet suivant…

« Voilée pour ne pas être vue »
1. La protection contre le divin (Le mythe archaïque) Au début de l’histoire du monde, c’est une protection contre « Dieu » (désolé pour ceux qui seront offensé du choix du mot, comprenez qu’il montre la divinité « X » toutes religion confondue). C'est un concept que l'on retrouve dans l'Antiquité (bien avant l'Islam). Dans certaines croyances mésopotamiennes ou même dans certains textes paléochrétiens (saint Paul), le voile servait à protéger la femme du regard des "anges" ou des divinités qui pourraient être tentés par leur beauté. L'idée est là : la femme est une puissance créatrice si forte qu'elle doit être "tamisée".

2. La protection physique (Le code de distinction) C'est un point historique majeur. Dans l'Antiquité (Assyrie, Grèce, Byzance), le voile était un marqueur de classe. Les femmes libres et "respectables" se voilaient pour se distinguer des esclaves ou des prostituées (qui n'en avaient pas le droit). "Si je suis voilée, je suis protégée par mon clan. Ne me touchez pas." C'était une armure sociale avant d'être religieuse.

3. Le regard du mari (Le glissement vers le privé) C’est ici que le concept de "Awra" (ce qui doit être caché) intervient. La beauté devient un capital privé. On passe du voile "protection publique" au voile "propriété privée". L'Islam a repris cette tradition préexistante en la sacralisant : le corps de la femme est un trésor (un Haram) qui ne doit être partagé que dans le cercle intime.

4. L'interdiction du regard étranger (La clôture sociale) On arrive à la vision de Sardou : "Voilée pour ne pas être vue". Ici, le voile devient une cloison étanche. Ce n'est plus seulement une protection, c'est une invisibilisation. L'étranger est perçu comme un prédateur potentiel ou un perturbateur de l'ordre sacré.

5. L'Anonymat démocratique du plaisir (Grèce et Rome) Dans certaines fêtes rituelles (comme les Thesmophories ou certains rites dionysiaques), le voile changeait radicalement de fonction.
Le concept : On ne se voilait pas pour se cacher du monde, mais pour s'extraire de son rang.
L'usage : Sous le voile, la femme de la haute aristocratie et la servante devenaient indiscernables. Cela permettait une liberté de mœurs temporaire où l'identité sociale s'effaçait derrière l'anonymat du textile. C'est le principe du masque de Venise, mais version drapé antique.

6. Le paradoxe de Sardou : "Voilée pour ne pas être vue" C'est là que la remarque est assassine pour le texte :
Sardou voit le voile comme une prison (la "lassitude", les "jardins clos").
L'Histoire nous montre que le voile a aussi été un outil de liberté. Pour beaucoup de femmes à travers les âges (et même dans certaines cités orientales), le voile permettait de circuler dans l'espace public sans être reconnue, de se rendre à des rendez-vous secrets, d'échapper à la surveillance du clan.

7. Le "Moucharabieh" portatif Si l'on suit cette logique, la femme de la chanson n'est pas forcément une victime résignée. Le voile est son moucharabieh à elle : elle voit tout le monde, mais personne ne sait qui elle est.
En disant "Cernées d'un silence absolu", Sardou fantasme une soumission. Mais si elle se tait, c'est peut-être aussi pour protéger son incognito, comme ces femmes grecques évoquées plus haut…. Et cette analyse justifie « au corps de Diane » à la ligne suivante…


« Cernées d’un silence absolu »
1. Ce que sont les cernes : Les cernes sont la représentation de la vie, du poids de la vie, du quotidien… et… saviez-vous que Harem vient de Haram, ce qui est interdit, sacré et retiré … donc, la femme ne peut pas parler du Harem… ni de la notion de mariage musulman…

2. Le silence absolu :
- Donc, le Harem c’est l'espace interdit aux étrangers. C'est le sanctuaire de la famille. Dans cet espace, le silence n'existe pas : c'est le lieu de la parole libre, des décisions domestiques, de l'éducation et de la gestion du clan par les femmes. Le silence que Sardou perçoit est en fait son exclusion à lui. Les femmes ne se taisent pas ; elles refusent simplement de lui parler. Ce "silence absolu" est la marque de son impuissance de visiteur : il est au pied du mur, et personne ne lui répond de l'autre côté.

- En Islam, le mariage est un contrat civil (le Nikah). La femme garde son nom, ses biens propres et, théoriquement, doit donner son consentement. Dans beaucoup de mariages traditionnels, le silence de la femme n'est pas forcément de la lassitude. C'est parfois la "Haya" (la pudeur/réserve), mais c'est aussi un code social. On ne lave pas son linge sale en public. Le narrateur prend cette réserve pour de la tristesse, car il veut être le sauveur d'une femme "brisée".
- Dans la culture musulmane, la vie privée est protégée par un interdit social très fort (le Sitr : le voile sur l'intimité). Ce qui se passe dans le couple doit rester "sous le voile".

- Sur le plan du mariage, l'homme doit fournir à chaque épouse le même niveau de logement, de nourriture, de vêtements et de cadeaux. Si la première a un palais (ou un "jardin clos"), la deuxième doit avoir exactement le même. Le narrateur fantasme sur une femme seule, isolée dans sa lassitude. Il ignore que dans un foyer polygame géré selon la règle, le silence est impossible : c'est une gestion constante de l'équilibre des ressources. L'homme est un administrateur, pas seulement un "Grand Chef".
L'homme doit passer le même nombre de nuits avec chacune. C'est une horlogerie sociale. Le "sanglot" dont parle Sardou est ici mis à mal par la réalité juridique. Si une femme est délaissée ou traitée avec moins de confort, elle a, selon les textes, le droit de demander réparation ou le divorce. On est loin de la "Vierge de pierre" immobile.
Le Coran précise lui-même (Sourate 4) : "Vous ne pourrez jamais être équitables entre vos femmes, même si vous en avez l'envie."  
L'analyse : Beaucoup de juristes et de penseurs musulmans utilisent ce verset pour dire que, puisque l'équité parfaite est impossible à atteindre pour un humain, la monogamie est en réalité la norme recommandée.

- Si une femme ne lui parle pas à lui, l'étranger, le Français, c'est qu'elle est murée dans un silence absolu. Il refuse d'imaginer la rumeur, les rires, les chants et les discussions politiques qui animent les quartiers de Beyrouth ou les cours de Ghardaïa. C'est le silence de l'exclusion : "Si je ne t'entends pas, c'est que tu n'as pas de voix. Donc tu n’existe pas.

3.Le silence "Esthétique" (La Femme-Objet) 
; Pour que le fantasme de la "Vierge de pierre" fonctionne, il faut qu'elle se taise. Une femme qui parle, qui conteste, qui a un avis sur la guerre du Liban (on y revient !), c'est une femme qui brise l'image de la statue. Le silence est une condition de consommation. Le narrateur veut une icône, pas une interlocutrice. Il la veut "cernée de silence" comme une œuvre d'art sous une cloche de verre dans un musée. C'est la négation de sa qualité d'être humain."

4. L'erreur de Base 10 : Le narrateur imagine un Orient silencieux, mystique, mort.
La réalité sonore : Que ce soit au souk de Marrakech, dans les rues de Beyrouth ou au bazar de Téhéran, ces cultures sont tout sauf silencieuses. Elles sont vibrantes, bruyantes, pleines de vie et de débats. Le "silence absolu", c'est celui que le colon impose pour mieux fantasmer

"Vierges de pierre au corps de Diane"
1. Le blasphème esthétique, Diane est une déesse grecque/romaine (chasseresse, sauvage, dénudée). Le choc des cultures : Associer une figure païenne occidentale à la femme musulmane, c'est le comble du regard colonisateur.

En Perse (Iran) : La beauté est chantée par la poésie (Hafez, Khayyam) à travers les yeux en amande et la grâce du cyprès. Diane n'existe pas.

Au Maghreb : C'est une insulte à la pudeur que le narrateur prétend pourtant admirer. Il veut qu'elle soit voilée, mais il l'imagine comme une statue de Versailles. C'est une appropriation esthétique.

En Andalousie : L'Andalousie musulmane, c'est l'art de l'arabesque, de la géométrie et de l'abstraction. On n'y représente pas le corps humain, et encore moins une déesse chasseresse. Placer "Diane" en Andalousie, c'est comme taguer une statue romaine sur les murs de l'Alhambra de Grenade. C'est le retour triomphant de la Reconquista culturelle : on efface l'art islamique pour le remplacer par un vieux fantasme latin.

L'Afrique Subsaharienne (Sénégal, Mali, Niger) On n'oublie pas que l'Islam est aussi là, et que le narrateur du Temps Béni y était tout à l'heure. Là-bas, la beauté musulmane est liée à la prestance, au port de tête, aux boubou colorés ou à la scarification rituelle (dans certaines ethnies). "Diane" (la chasseresse blanche et gracile du Louvre) est une insulte à la diversité des corps africains. C'est dire : "Tu n'es belle que si je peux t'imaginer comme une statue blanche européenne." C'est le comble du narcissisme occidental.

L'Empire Ottoman (Turquie / Balkans) : On est dans l'esthétique des Odalisques, mais version réelle : des femmes puissantes, gérant parfois les affaires de l'Empire depuis le Harem. La "Vierge de pierre", c'est une image de soumission. Les femmes ottomanes étaient des actrices politiques. Lui coller un "corps de Diane", c'est encore une fois la réduire à une esthétique de musée pour ne pas avoir à affronter sa réalité de femme de pouvoir.

L'Indonésie (Le plus grand pays musulman) : La culture javanaise mélange Islam et racines hindouistes/bouddhistes. La grâce est celle de la danse Legong ou du tissu Batik. Diane est une figure "musclée", nerveuse, européenne. Elle n'a aucune résonance avec la fluidité et la gestuelle des femmes musulmanes d'Asie du Sud-Est.

2. Le Paradoxe de la Pierre et de la Chair :
"Vierge de pierre" : C'est l'image que le monde (et le mari) doit voir. C'est la statue, l'immobilité, la religion, le dogme. C'est Ghardaïa et ses murs blancs.
"Au corps de Diane" : Diane (Artémis chez les Grecs) est la déesse de la chasse, de la nature sauvage et de la lune. Elle est tout sauf immobile. Elle court, elle traque, elle est libre dans les bois.

3. En utilisant le voile comme les Grecques (pour l'anonymat), la femme passe du statut de "pierre" (objet social fixe) à celui de "Diane" (chasseresse anonyme dans la cité). Sous le voile, elle devient invisible, donc elle peut "chasser" ses propres désirs ou circuler comme une ombre libre.

4. Diane, la déesse qui ne veut pas être vue : Le mythe d'Actéon nous rappelle que celui qui regarde Diane nue est transformé en cerf et dévoré par ses chiens.
L'amalgame génial : Sardou utilise Diane parce qu'elle est la déesse du regard interdit. C'est le lien parfait avec la "Musulmane" : une beauté qui punit celui qui la regarde sans y être invité. Mais comme souligné, cet interdit est aussi une armure de liberté.

« Les femmes ont pour leur lassitude »
1. Au Liban : La lassitude impossible
Le contexte : On y revient, c'est le point d'ancrage de Sardou.
La réalité : En 1986, une femme musulmane au Liban (qu'elle soit à Beyrouth-Ouest ou au Sud) n'a pas le temps pour la "lassitude". Entre la gestion de la survie quotidienne sous les bombes, l'engagement associatif, l'éducation des enfants dans un pays en guerre et souvent un travail salarié, la vie est une urgence permanente.
Le diagnostic : Lui prêter une "lassitude" de salon, c'est une insulte à son courage. C'est transformer une héroïne du quotidien en une bourgeoise du XIXe siècle qui attend que le temps passe.

2. Au Maghreb (Algérie/Maroc) : La lassitude de façade
La réalité sociale : Dans les milieux traditionnels, la journée d'une femme est une horlogerie de rites sociaux. Entre les visites (le Ziyara), la préparation complexe des repas, les bains maures (le Hammam qui est un véritable parlement féminin) et l'artisanat, l'oisiveté est rare.
Le diagnostic : Ce que le narrateur prend pour de la "lassitude", c'est en fait un rythme différent. Il ne voit pas l'activité bouillonnante à l'intérieur des maisons, alors il décrète qu'elles s'ennuient.

3. En Perse (Iran) : La lassitude intellectuelle ?
La réalité culturelle : L'Iran a une tradition immense de femmes poétesses, artistes et intellectuelles.
Le diagnostic : La seule lassitude qui pourrait exister est celle de la contrainte politique, mais Sardou ne parle pas de ça. Il parle d'une lassitude "organique", presque biologique. C'est l'idée que la femme orientale est une fleur qui fane parce qu'elle n'est pas "exposée" au regard de l'Occident.

4. En Afrique Subsaharienne (Sénégal/Mali) : La lassitude inexistante
La réalité : Les femmes musulmanes y sont souvent les piliers économiques (commerce, marchés, agriculture).
Le diagnostic : Ici, le vers de Sardou tombe totalement à plat. La femme n'est pas "cernée de silence" ni "lasse", elle est le moteur bruyant et coloré de la société.

Donc, il faut comprendre que les femmes ont pour s’occuper, selon les cultures musulmanes…


« des jardins clos de solitude »
1. L'isolement social (Le "Pas d'amis")
Le fantasme de Sardou : Le jardin clos est le lieu où la femme dépérit loin du monde. Elle n'aurait pas de vie sociale, pas de confidentes, pas de lien avec l'extérieur.
La réalité du terrain : Le jardin (ou le patio) est précisément le lieu où l'on reçoit ! Dans les cultures musulmanes (du Liban au Maghreb), la sociabilité féminine est extrêmement dense. On s'invite entre femmes, on discute des heures, on tisse des réseaux d'influence. La "solitude" est une invention du narrateur parce que lui n'y est pas admis. Pour lui, si l'homme étranger est exclu, c'est que la femme est seule. C'est un nombrilisme total.

2. L'accord du mari (La tutelle)
Le point juridique : Historiquement et dans certaines interprétations conservatrices, la sortie du foyer est soumise à l'aval du patriarche.
Le verdict : Sardou utilise cette réalité (le Mahram ou la tutelle) pour transformer la femme en une "Diane au corps de pierre". Il en fait une fatalité romantique. Mais il oublie qu'au Liban en 1986, ou même en Égypte ou en Tunisie, les femmes sortent, travaillent, manifestent. En figeant la femme dans son jardin, il lui retire son statut de citoyenne.

3. L'exclusion de l'étranger
C'est là que le bât blesse. Le jardin est clos pour protéger l'intimité contre le regard de l'étranger (le Sitr dont nous parlions).
La réflexion : Sardou souffre du syndrome de la porte fermée. Puisqu'il ne peut pas entrer, il imagine que la femme à l'intérieur s'ennuie à mourir. Il ne peut pas concevoir qu'elle puisse être épanouie sans le regard d'un homme comme lui. Sa "solitude", c'est en fait son inutilité à lui.

Le Lieutenant Columbo s'assoit lourdement sur le rebord d'une fontaine imaginaire au centre d'un patio. Il sort son petit carnet, le feuillette, et vous regarde avec un air de "juste une dernière chose".

« Vous savez, l'Archiviste... ma femme dit toujours qu'un mur n'a pas la même épaisseur selon qu'on est à Paris, à Bagdad ou à Jakarta. Votre analyse sur le "jardin-prison" est solide, mais si on veut vraiment boucler le dossier, il faut admettre que le "jardin clos" de Sardou est une erreur de navigation. Selon l'endroit où on pose le doigt sur la carte, le jardin n'a pas du tout la même fonction. »

Pour compléter votre tour du monde, voici les nuances cruciales à ajouter au dossier pour montrer que la "solitude" de Sardou ne tient pas la route partout :

4. Le fantasme : L'idée du jardin clos (le Hortus Conclusus) où la femme dépérit d'ennui.
La réalité géographique :
Au Liban : Les jardins sont des lieux de vie sociale intense, familiaux, ouverts sur la montagne.
Au Maroc (Le Riad) : Le jardin central est le cœur de la maison, un lieu de fraîcheur et de réunion, pas une cellule de prison.
Sardou transforme un élément architectural de génie (le patio) en un mouroir pour sa mélancolie personnelle.

 Le Supplément d'Enquête : Les variations du "Jardin"

1. En Indonésie et Malaisie (L'Islam des archipels)
La réalité : Ici, pas de jardins clos ou de moucharabiehs étouffants. L'habitat traditionnel est souvent ouvert pour laisser passer l'air. Les femmes circulent librement, tiennent les marchés et les commerces.
Le choc avec Sardou : Le concept de "jardin de solitude" y est totalement absurde. La femme musulmane d'Asie du Sud-Est est une figure publique. La solitude est un luxe qu'elle n'a pas, et l'isolement domestique n'y est pas une norme religieuse.

2. En Afrique de l'Ouest (Sénégal, Mali)
La réalité : La vie se passe dans la concession (la cour commune). C'est un espace de parole permanente entre co-épouses, tantes, sœurs et voisines.
Le choc avec Sardou : Le "silence absolu" et la "solitude" y feraient rire n'importe qui. C'est le lieu du palabre, du commerce informel et de la solidarité. Le jardin n'est pas "clos" pour enfermer, il est ouvert sur la communauté. Sardou plaque une grille de lecture de "harem ottoman" sur des cultures de plein air.

3. Dans les steppes d'Asie Centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan)
La réalité : Héritage nomade oblige, la femme n'est pas une "Vierge de pierre" enfermée dans un jardin. Historiquement, elle montait à cheval et participait à la vie de la tribu.
Le choc avec Sardou : La "lassitude" dans un jardin clos ne correspond en rien à l'ADN de ces cultures musulmanes où l'espace est synonyme de liberté.

4. L'Iran (La Perse) : Le Jardin comme "Paradis" politique
La nuance : En Perse, le jardin (Pairidaeza, qui a donné "Paradis") est un lieu de poésie et de haute culture.
Le choc avec Sardou : Si solitude il y a, elle est souvent contemplative ou intellectuelle. Les femmes y lisent, écrivent et créent. Sardou transforme un lieu de raffinement de l'esprit en une salle d'attente pour son propre désir.


« Le long sanglot des musulmanes »
1. La Symphonie du Malheur Imposé
- L'Universalisation de la douleur
L'Amalgame :
En mettant "les musulmanes" au pluriel et en leur attribuant un seul et même sanglot, Sardou commet le crime de généralisation abusive.
Le constat :
C'est nier qu'une femme à Jakarta peut être heureuse, qu'une étudiante à Téhéran peut rire, ou qu'une mère à Beyrouth peut être en colère. Pour lui, l'Islam au féminin est une pathologie de la tristesse. C'est le "sanglot" comme destin biologique et religieux.

- Le Sanglot comme "Musique d'Ambiance"
L'analyse esthétique :
Pourquoi un sanglot ? Parce que dans l'imagerie orientaliste du XIXe siècle (Delacroix, Ingres), la femme d'Orient est toujours représentée dans une sorte de langueur mélancolique.
Le Verdict :
Le sanglot n'est pas là pour dénoncer une souffrance réelle (comme la guerre au Liban que Sardou ignore superbement), il est là pour faire joli. C'est une plainte qui flatte l'oreille de l'auditeur occidental. C'est transformer une tragédie humaine en un produit de divertissement.

- Le déni de la résistance (La "Pleureuse" vs l'Actrice)
La réalité historique (1986) : En 1986, les femmes musulmanes sont partout dans l'action. Elles manifestent, elles écrivent, elles se battent pour leurs droits ou pour leur pays.
Le crime de Sardou : En ne retenant que le "sanglot", il leur retire leur force. Une femme qui pleure est une femme qui a perdu. C'est une façon de dire : "Regardez comme elles sont malheureuses chez elles, heureusement que nous, on a la liberté." C'est la larme qui sert de piédestal à la supériorité morale du narrateur.

2. La "Lassitude" et le "Sanglot" : L'écran de fumée
- Si on suit la logique du voile pour ôter le rang social, donc la logique de la "prostitution sacrée" ou de l'incognito grec, le "sanglot des musulmanes" n'est plus une plainte de victime. C'est un son d'ambiance, un rôle qu'elles jouent pour que les hommes (le narrateur) les croient malheureuses et enfermées, pendant qu'elles utilisent l'anonymat du voile pour mener leur propre vie.

3. Le "Long Sanglot" contre la Parole
Remarquez bien : le seul son qu'il leur accorde, c'est le sanglot.
L'analyse : En Islam, comme dans beaucoup de cultures méditerranéennes, il existe une tradition de lamentations rituelles (parfois professionnelles). Sardou réduit la communication de millions de femmes à ce seul bruit de douleur.
La manipulation : En remplaçant la parole par le sanglot, il transforme la femme musulmane en une éternelle victime. Et qui dit victime, dit besoin d'un sauveur (souvent l'homme occidental qui l'observe). C'est le silence de l'impuissance… et c’est la vision de la femme musulmane vue par ceux qui ignorent la culture islamique.

4. La victimisation universelle
C'est le coup de grâce de l'amalgame. Il réduit des millions de femmes de l'Indonésie à la Mauritanie à un seul cri de douleur.
Le verdict : En faisant pleurer "les musulmanes" (au pluriel, global), il leur retire toute force, toute résistance, toute joie. C'est l'image de la victime éternelle qui attend que le "Grand Chef" (ou le chanteur français) vienne s'apitoyer sur son sort.

Si vous le voulez bien, on va se garder le refrain pour la fin… et continuer le pleins texte pour ne pas perdre le rythme…

« Elles sont debout sur champs de ruine »
1. Le Champ de Ruines Littéral (La Guerre du Liban)
La pièce à conviction : On est en 1986. Beyrouth est une carcasse de béton.
Le diagnostic : En plaçant ses "femmes debout" sur des ruines, Sardou utilise l'actualité sanglante comme un papier peint. Il ne dénonce pas la guerre, il s'en sert pour le "look" tragique de sa chanson. C'est la ruine-décor. Elle est debout, mais elle ne reconstruit rien ; elle attend juste que le chanteur la regarde.

2. Le Champ de Ruines Intime (Le Foyer Maltraité)
La pièce à conviction : Le vers précédent parlait de "lassitude" et de "sanglot".
Le diagnostic : Vous avez raison, c'est l'image du foyer dévasté par le patriarcat. Pour l'auditeur français de l'époque, la femme musulmane est forcément une victime de son mari. Son "foyer" est une ruine parce qu'il n'y a pas d'amour (selon le critère de Sardou), seulement de la "sclave et maîtresse". C'est la ruine du sentiment.

3. Le Champ de Ruines Intellectuel (L'Avenir Barré)
La pièce à conviction : Le "jardin clos" et l'absence d'accès à la culture "autre".
Le diagnostic : C'est la ruine de l'esprit. Dans l'esprit de Sardou, si tu n'as pas accès aux Lumières de l'Occident, ton futur est un désert de gravats. C'est la forme la plus violente de son paternalisme : il décrète que leur culture est une ruine, et que seule la sienne est un monument.

« Sous le vent glacé des collines »
1. La réalité climatique : Le Mont Liban Le Liban n'est pas qu'une plage à Beyrouth. C'est une colonne vertébrale de montagnes (la chaîne du Mont-Liban) qui culmine à plus de 3 000 mètres.
Le "Vent glacé" : C'est une réalité. En hiver, le vent s'engouffre dans les vallées (comme la Vallée de la Qadisha) et il fait un froid polaire. La neige y est épaisse, ce qui explique pourquoi on skie à une heure de route de la mer.
L'Amalgame de Sardou : Il utilise ce froid pour créer un contraste dramatique avec la "pierre brûlée" du premier couplet. C'est un ascenseur thermique : il veut que son héroïne passe de la fournaise du désert au gel des collines. C'est une torture climatique pour une seule et même femme.

2. Le symbole des "Collines" en 1986 En 1986, "les collines" au Liban ne sont pas seulement un paysage de carte postale… Ce sont des positions stratégiques. Le "vent glacé" qui souffle sur les collines, c'est celui qui siffle entre les batteries d'artillerie et les milices qui se font face. En parlant de "vent glacé", Sardou poétise la guerre. Au lieu de parler du souffle des explosions ou du sifflement des snipers, il nous parle de météo. C'est une manière de transformer un conflit sanglant en une tragédie romantique et "atmosphérique".

3. Le choc des cultures (Encore lui !)
Couplet 1 : Elle est sous une djellaba de coton noir (Maroc/Sahara).
Couplet 2 : Elle est sous le vent glacé des collines libanaises.
Le constat : Aucune femme ne porte une djellaba de coton léger pour affronter le vent glacé des montagnes du Liban. Sardou l'habille pour le désert et la fait marcher dans la neige. C'est une aberration vestimentaire totale… ou une invitation à se documenter sur la culture musulmane… chose que je fais ici pour vous.


« Que la nuit leur envoie »
Ce vers confirme que pour le narrateur, la femme musulmane est un être nocturne par obligation.

1. La Nuit comme "Seul Espace de Liberté"
L'Amalgame : Puisque le jour elle est "cernée d'un silence absolu" et enfermée dans des "jardins clos", la nuit devient le seul moment où la surveillance se relâche.
Le Verdict : Sardou suggère que sa vie ne commence que lorsque le patriarche ferme l'œil. C'est la liberté du couvre-feu. Il lui refuse une existence solaire, publique et citoyenne. Elle est condamnée à être une ombre qui ne sort que pour affronter le "vent glacé".

2. Le rapport au "Vent Glacé" : Le prix de l'escapade
L'image : Pourquoi la nuit lui "envoie" du vent glacé ?
Le constat : C'est une vision très punitive de la liberté. En gros, le message de Sardou c'est : "Si tu sors de ton jardin clos (ta prison sécurisée) pendant que ton mari dort, la seule chose que le monde extérieur a à t'offrir, c'est la morsure du froid." C'est une manière de dire que hors de sa condition de femme soumise, il n'y a que de la souffrance atmosphérique.

3. Le voyeurisme du narrateur
L'analyse : Qui voit ce que la nuit leur envoie ? Lui. Le narrateur. Il se place en observateur nocturne. Il se donne le rôle du seul homme qui la voit "vraiment" quand elle est censée être cachée. C'est le fantasme du témoin privilégié qui regarde la femme braver les éléments pendant que le "Monsieur" dort. C'est du voyeurisme héroïque.


Pour le couplet suivant, il faut comprendre une histoire en sous texte… voyons cela ensemble :

« Pour elles le temps s'est arrêté ; C'est à jamais l'éternité ; Le crépuscule de Sanaa »
Je traites les trois phrases en une fois car elles soulèvent de nombreuses questions… et on va commencer par Sanaa :
Le Dossier "Sanaa" : La Ville du Temps Suspendu
Sanaa
n'est pas une femme, c'est la capitale du Yémen.
Géographie :
C'est l'une des plus vieilles villes habitées au monde, perchée à 2 300 mètres d'altitude. Ses maisons-tours en briques décorées de dentelle de chaux blanche sont uniques au monde.
Le choix de Sardou :
En citant Sanaa après Ghardaïa (Algérie) et le Liban, il continue son "grand chelem" de l'exotisme. Mais Sanaa a une réputation particulière : c'est la ville du conservatisme extrême, du temps qui semble s'être figé au Moyen Âge. C'est le décor parfait pour son idée de l'éternité.

L'Analyse du Crime : Pourquoi le temps s'arrête ?
Il y a plusieurs hypothèses sur ce "temps arrêté". Analysons-les :

1. La mort par "Tradition" (Lapidation/Châtiment)
Le vers : "pour elle le temps s’est arrêté, c'est à jamais l'éternité, le crépuscule de Sanaa".
L'analyse : En citant Sanaa (Yémen), où la loi tribale et la charia la plus stricte règnent, Sardou joue sur la peur de l'Occident : celle du crime d'honneur. Pour lui, la musulmane est une "morte en sursis". Si elle sort du "jardin clos", si elle est "Diane" la nuit, le châtiment tombe. Le temps s'arrête parce qu'on lui a ôté la vie au nom d'un code antique. C'est l'image de la "femme-martyre" de sa propre culture.

2. La mort par "Accident de l'Histoire" (Guerre)
Le contexte : Le Liban est en ruine.
L'analyse : "Le temps s'est arrêté" parce qu'une bombe ne demande pas l'avis de celui qu'elle frappe. Ici, l'éternité, c'est celle de la fosse commune ou du mémorial. Elle n'est plus une actrice, elle est un débris de plus dans le "champ de ruines".

3. La mort "Sociale" (L'immobilisme)
L'analyse : C'est peut-être la plus terrible des interprétations. Le temps s'est arrêté parce que, pour Sardou, ces sociétés n'évoluent pas. Une femme à Sanaa en 1986 vivrait comme en 1200. L'éternité, c'est l'absence de progrès, de futur, de changement. C'est une décapitation de l'espoir.

 

Ici aussi je suis un peu obligé de prendre les trois phrases pour une seule… car le sujet en dépend…

« Voilées pour ne pas être vues ;J'envie ceux qui les ont connues ;Vierges de pierre au corps de Diane »

Le Dossier "Frustration et Fantasme"
Si ces vers donnent du sens aux trois phrases précédentes… et ce ne peut qu’être le cas vu ce que nous avons déballé plus haut…

1. "Voilées pour ne pas être vues" : Le défi du prédateur
L'interprétation sexuelle : Pour le narrateur, le voile n'est pas un signe religieux, c'est un papier cadeau. Le fait qu'elles ne soient "pas vues" crée un manque, une frustration qui excite son imagination. Le voile devient un accessoire érotique malgré lui.

2. "J'envie ceux qui les ont connues" : L'aveu du "Monsieur"
Le mot qui tue : "Connues". Dans la langue classique (et biblique), "connaître une femme", c'est avoir des rapports sexuels avec elle.
Le constat : Sardou ne dit pas qu'il envie ceux qui ont discuté avec elles, ou ceux qui ont partagé leur culture. Il envie ceux qui sont entrés dans leur intimité, derrière le rideau du "jardin clos". C'est l'envie de l'étranger qui veut consommer ce qui est interdit.

3. "Vierges de pierre au corps de Diane" : La statue qu'on veut animer
Le fantasme : On y revient. Diane est la chasseresse nue dans la forêt. La "pierre", c'est la barrière du dogme et du voile.
L'analyse : En mélangeant la virginité (la pierre) et le corps de la déesse (le désir), il décrit un fantasme de "dé-pétrification". Il veut être celui pour qui la statue de marbre devient chair. C'est le mythe de Pygmalion, mais avec une touche de colonialisme : il veut "libérer" la femme de sa pierre pour son propre plaisir.


Et ici aussi il va falloir prendre les trois vers pour une seule phrase, qui continue de donner du sens aux précédents…

« Hurlant dans le silence énorme ; A l'heure où leurs amants s'endorment ; Le long sanglot des musulmanes »

Le Dossier "L'Adultère Fantasmé" : Analyse du Bloc
L’analyse est implacable. En liant le hurlement, l'amant et le sanglot, vous révélez la mécanique de "crime de pudeur" que Sardou installe en sous-texte.

1. "Hurlant dans le silence énorme" : Le cri de la chair
Le contraste :
On passe du "silence absolu" du début (la soumission) au "hurlement" (la passion ou la douleur).
L'interprétation
: Le silence "énorme", c'est le poids de la religion et de la société. Hurler dedans, c'est la transgression. Pour Sardou, la femme musulmane n'existe vraiment que dans le paroxysme. Elle ne parle pas, elle hurle. C'est une vision animale et érotisée de sa souffrance.

2. "À l'heure où leurs amants s'endorment" : Le flagrant délit
Le mot clé :
Amants. Vous avez mis le doigt dessus. En Islam (et dans le droit civil de l'époque au Liban ou au Maghreb), on ne parle pas d'amants, on parle d'époux.
Le crime de pudeur :
Utiliser le mot "amant", c'est placer la femme d'office dans l'illégalité et le péché (Zina). Sardou ne l'imagine pas heureuse dans son mariage ; il l'imagine trouvant un répit éphémère et interdit dans les bras d'un autre. C'est le fantasme de l'Occidental qui veut croire que toutes ces femmes trompent un mari "barbare" avec un amant "sensible".

3. "Le long sanglot des musulmanes" : Le prix du plaisir
La chute :
Pourquoi le sanglot arrive-t-il juste après que l'amant s'endort ?
Le verdict :
C'est le sanglot de la culpabilité, de la peur du châtiment, ou de la tristesse d'une vie qui ne tient que par des instants volés. En un bloc, la séquence est claire : Transgression (Hurlant) -> Sexe (Amants) -> Désespoir (Sanglot).

 

Et donc il nous reste le refrain…

« C'est un cri, C'est un chant »
Le Dossier "Cri et Chant" : La Dualité du Sacré et du Profane

1. Le "Ya Layl" (Ô Nuit) : La psalmodie de l'âme
La technique : C'est ce qu'on appelle le Mawwal. Le chanteur commence souvent par invoquer la nuit (Ya Layl) pour installer l'émotion. C'est un chant non mesuré, très ornementé, qui ressemble à une plainte mais qui est le sommet de l'art vocal.
La confusion de Sardou : Pour une oreille occidentale non exercée, cette mélodie sinueuse peut ressembler à un "cri" de douleur. Sardou hésite car il sent que c'est de l'art ("un chant"), mais il veut que ce soit tragique ("un cri").

2. Le Youyou (Zaghrouta) : Le cri de l'émotion pure
L'usage : C'est ce cri strident produit par les femmes avec la langue. Comme vous l'avez dit, il est universel dans le monde musulman : on le pousse pour les mariages (joie extrême) ET pour les enterrements (hommage aux martyrs, douleur suprême).
Le diagnostic : En disant "C'est un cri, c'est un chant", Sardou effleure cette réalité sans la nommer. Il réduit cette puissance sociale et rituelle à une sorte d'instinct sauvage. Il ne comprend pas que ce cri est un langage codé qui appartient exclusivement aux femmes.

3. La dépossession du sens
L'analyse de l'Archiviste : En ne sachant pas nommer ce qu'il entend, le narrateur confirme son statut d'étranger. Pour lui, c'est un bruit indistinct.
Le verdict : Il transforme une culture millénaire de l'expression vocale en une sorte de manifestation surnaturelle. Le "cri" renvoie à la bête, le "chant" renvoie à la muse. Il ne voit jamais la femme réelle qui utilise sa voix comme une arme ou un bouclier.


« C'est aussi le désert et le vent »
Amalgame pour désigner le fait que les musulmans vivent dans le désert… et sans aucun doute pour être raccord avec le vidéo clip… bref, le prêt à penser oriental.

1. L'Amalgame "Géographie du Vide"
L'idée de Sardou : Dans le clip et le texte, l'Islam est une religion de poussière et de vent.
Le constat de l'Archiviste : En associant systématiquement la musulmane au désert, il efface 90 % de la réalité musulmane. Il oublie les forêts de Java, les montagnes du Liban (qu'il ne montre que comme des collines pelées), les deltas du Bengale ou les métropoles de béton du Caire et de Casablanca… OU à nouveau, il nous demande de ne pas être « sourd » et de s’intéresser à la culture musulmane avant de croire « tout » sur paroles…
Le verdict : Pour « l’européen », si ce n'est pas dans le désert, ce n'est pas "exotique". Il réduit une culture mondiale à un décor de Star Wars (Tatooine)… pour satisfaire un public inculte (comprenez un public qui ne connait pas la religion et l’histoire de l’islam mais en à l’image d’holliwood).

2. Le Vent : L'effaceur d'Histoire
Pourquoi le vent ? Parce que le vent efface les traces.
L'analyse : Dans le clip, le vent qui souffle sur les ruines suggère que ces civilisations sont en train de retourner à la poussière. C’est une vision "archéologique" : pour lui, ces peuples appartiennent déjà au passé. Le vent glacé ou le vent de sable, c'est ce qui reste quand "le temps s'est arrêté".

3. Le Raccord au Clip : Le Désert comme "Zone de Non-Droit"
Le décor : Le clip montre une zone désertique, sauvage, où la loi est celle du plus fort (ou du plus armé).
La manipulation : En situant l'action dans le désert, Sardou justifie la mort de la femme et l'avion du héros. Le désert, c'est l'endroit où l'on ne peut pas construire, où l'on ne peut que mourir ou s'enfuir. C'est le décor parfait pour son complexe du sauveur.


« Tout l'amour qu'elles ont dans le corps »
Le Dossier "Amour et Charité" : La Confusion des Sentiments
Ce vers est un chef-d'œuvre d'ambiguïté qui joue sur deux tableaux :

1. Le détournement du "corps" (La pulsion sexuelle)
Le constat : Dans la langue de Sardou (et de la variété française des années 80), l'amour "dans le corps", ce n'est pas de l'affection platonique. C'est de l'érotisme.
L'analyse : En plaçant l'amour dans le "corps" plutôt que dans l'âme ou le cœur, il réduit encore une fois la musulmane à sa dimension physique, charnelle. C'est l'image de la passion "volcanique" que l'on imagine bouillir sous le voile. Il fantasme une réserve d'énergie sexuelle que seule sa présence de "sauveur" pourrait libérer.

2. Le détournement du dogme (La charité musulmane)
Le point de droit (La Zakat et l'accueil) : L'Islam impose l'aide à celui qui est dans le besoin, au voyageur (Ibn al-Sabil) et à l'opprimé. C'est un devoir sacré de protection et d'hospitalité.
Le crime esthétique : Sardou prend cette valeur morale (aider l'étranger dans le besoin, comme dans le clip) et il la traduit par de l'amour naissant que le héro voudrait physique. Il transforme un acte de foi et de solidarité humaine en un élan de désir pour sa personne. En gros, il dit : "Si elle m'aide, c'est parce qu'elle m'aime avec son corps". C'est l'égocentrisme ultime du héro.

3. Le "Don de soi" comme Sacrifice
Dans le clip, elle l'aide au péril de sa vie.
Le verdict : Sardou suggère que cet "amour dans le corps" est ce qui la pousse au sacrifice final. Il romancise le devoir d'hospitalité pour en faire une tragédie amoureuse. Il refuse de voir qu'elle l'aide peut-être simplement parce que c'est ce que sa culture et sa foi lui dictent de faire pour n'importe quel être humain en détresse… il est à noter que la police religieuse recherche le pilote de l’avion… et que ceux qui l’aide sont coupable par voie de fait… donc, si elle l’a aidé, c’est en connaissance de cause, pour qu’on l’aime et qu’on lui fasse quitter ce pays…


« La gloire des hommes le chant des morts »
En juxtaposant la gloire des hommes et le chant des morts, Sardou dessine un monde binaire où la femme est la grande absente du récit héroïque.

1. "La gloire des hommes" : Le monopole de l'Histoire
L'analyse : La gloire est un attribut public, viril, politique. En disant cela, Sardou confirme que, pour lui (ou plutôt le héros narré), l'Islam est une affaire d'hommes. Les femmes sont les gardiennes de l'ombre, les hommes sont les propriétaires de la lumière (et de la guerre).

Le respect des ancêtres : pour le chant des morts , on agit par respect du lignage. La femme est le réceptacle de cet honneur masculin, mais elle n'en est jamais l'actrice. Elle "est" l'honneur de l'homme, elle ne possède pas le sien propre.

2. "Le chant des morts" : Le culte du martyr
La réalité (1986) : Au Liban, en Iran ou en Palestine, la figure du martyr (Shahid) est centrale.
Le diagnostic : Le "chant des morts", c'est ce qui justifie le sacrifice. Sardou fige ces sociétés dans une célébration permanente du passé et de la perte. Si le seul chant qui compte est celui des morts, alors la voix des vivantes (le cri, le chant, le désir dont on a parlé) est forcément étouffée.

3. "Tout est dit" : la femme se tait et agit conformément aux désirs de l’homme dans le respect des parents et ancêtres…
Le verdict : Cette ligne clôt le portrait de la "Musulmane" en la replaçant dans un cadre dont elle ne peut sortir : coincée entre l'orgueil des vivants (les hommes) et le souvenir des défunts.
Le raccord au clip : Elle meurt pour la "gloire" d'avoir sauvé l'étranger, et elle rejoint le "chant des morts". La boucle est bouclée. Elle n'est plus une femme, elle est une victime collatérale de la mythologie masculine.


« La joie de porter un enfant »
Le Dossier "Maternité sous Surveillance"
Le Matriarcat de l'ombre. C'est le grand paradoxe : dans une société patriarcale, le pouvoir domestique est souvent capturé par la femme la plus âgée (la belle-mère).

1. La Dépossession de la Nouvelle (L'Annonce)
Le constat : Ce n'est pas "le cri" de la mère qui compte, c'est la parole de l'aînée. La belle-mère est la gardienne de la lignée. En annonçant la nouvelle, elle réaffirme sa possession sur la descendance de son fils.
Le lien avec Sardou : Le narrateur chante une "joie" individuelle, presque mystique. Il ignore que cette joie est immédiatement collectivisée. La mère n'appartient plus à elle-même, elle devient un "vaisseau" pour le clan.

2. Le Contrôle Médical et Technique
La réalité : Le choix du médecin, la méthode (traditionnelle ou moderne) et même l'alimentation pendant la grossesse sont souvent dictés par la belle-mère. C'est elle qui détient le savoir des anciennes.
Le verdict : Ce que Sardou appelle une "joie", c'est en réalité un parcours de contraintes. La femme est "entourée", certes, mais cet entourage est aussi une surveillance.

3. Le Bébé : Le dernier maillon de la chaîne
Le constat : Dans certaines traditions très ancrées, la mère est la dernière à stabiliser son lien avec l'enfant. Le bébé est passé de bras en bras (tantes, grand-mères) pour marquer son appartenance à la communauté avant son appartenance à sa mère.
La réflexion : Sardou fantasme sur le lien "charnel" ("l'amour qu'elles ont dans le corps"), mais la réalité sociale brise ce lien pour le transformer en lien politique.



« C'est un cri
C'est un chant »
On en a déjà parlé…

« C'est aussi la douleur et le sang »
Le Dossier "Sang et Expiation" : L'Analyse du Lieutenant
1. Le Sang de la Guerre (Le Liban, encore et toujours)
Le constat :
En 1986, le sang est partout à Beyrouth. Mais Sardou ne parle pas de géopolitique.
L'analyse :
Il utilise le sang pour donner une consistance "épique" à sa chanson. Le sang des femmes, dans le clip, c'est celui de la victime innocente. Il transforme une tragédie politique en une fatalité organique. Pour lui, ces terres ne produisent que de la douleur.

2. Le Sang du Rituel et de la Loi (L'Expiation)
Mon hypothèse : Je parles de l'expiation des fautes dans le sang selon l’interprétation de la loi Coranique... En effet, dans l'imagerie occidentale de l'époque, l'Islam est perçu comme une religion de la "dette de sang" (loi du talion, sacrifices, punitions corporelles).
Le diagnostic : Sardou joue sur cette peur inconsciente. Le sang, c'est celui de la défloration (la "vierge de pierre"), celui de l'accouchement (la "joie de porter l'enfant"), mais aussi celui du châtiment. En un mot, il résume la femme à sa fonction biologique et à sa soumission pénale.

3. Le Sang comme "Lien de Terre"
Dans les cultures traditionnelles, le sang est ce qui lie au clan, aux ancêtres ("la gloire des hommes").
Le verdict : Sardou fétichise ce sang. Il en fait une sorte de malédiction héréditaire. Si elle a "le sang" dans sa culture, elle ne peut pas s'en sortir, sauf par la mort (le clip) ou l'exil (l'avion).


« Toutes les fureurs qu'elles portent en elles »
Le Dossier "Fureurs" : La Cocotte-Minute de l'Orient

La frustration, à mon sens, est utilisée ici pour désigner ce que le Coran impose de faire et comment la police religieuse l’applique… mais aussi vis-à-vis de la vie de couple.

1. Le Divorce entre le Texte et la Police (La Frustration Théologique)
Le constat : Comme vous l'avez vu, il y a un gouffre entre l'esprit du Coran (qui donne des droits de propriété, de divorce et de respect à la femme) et la "Police religieuse" ou les traditions patriarcales qui les étouffent.
L'analyse : Cette "fureur", c'est le sentiment d'injustice de celle qui sait qu'elle a des droits divins mais qui voit ses droits civils piétinés. C'est la rage de l'impuissance. Sardou l'utilise pour donner un côté "sauvage" à sa musulmane, mais c'est en fait une réaction logique à une hypocrisie sociale.

2. La Fureur Familiale (Le Conflit des Générations)
La réalité : Je parlais de la belle-mère tout à l'heure. La fureur, c'est aussi celle de la bru contre la belle-mère, de la fille contre le père. C'est une guerre de tranchées domestique.
Le diagnostic : Porter une fureur "en soi", c'est vivre dans un état de siège permanent. Sardou en fait une caractéristique "mystique", presque génétique, alors que c'est le résultat d'un système de surveillance constant (le fameux "jardin clos" qui finit par étouffer).

3. Le rapport au désir frustré
La réflexion : N'oublions pas notre "Monsieur" Sardou. Pour lui, cette fureur est aussi sexuelle. C'est l'idée que si on ouvrait la cage, cette fureur se transformerait en passion pour lui. Il transforme un drame politique et familial en un fantasme de "femme panthère". C'est là que le bât blesse : il prend leur combat pour une promesse de plaisir.


« La peur des hommes, la peur du ciel »
Pas trop dur à comprendre… la peur du regard des autres, ce qui est vu, ce qui est rapporté, les conséquences… C'est ce qu'on appelle la Hshouma (la honte sociale). Ce n'est pas seulement la peur du coup, c'est la peur du mot, du chuchotement des voisines. Dans un quartier ou un village, chaque fenêtre est un œil de la "police religieuse" informelle. Mais également la peur du mari, du père… C'est le paradoxe du patriarcat. Le père ou le mari est censé protéger, mais il est aussi celui dont on craint le plus le désaveu. Sardou transforme cette pression sociale étouffante en un trait "exotique", comme s'il s'agissait d'une brume naturelle entourant ces femmes. Et de la police religieuse. La peur du ciel, la peur du jugement des hommes à travers la parole divine et surtout de ne pas avoir droit à la vie de l’au-delà à cause du pêcher. Il y a aussi l'idée du Mektoub (le destin). La "peur du ciel", c'est aussi l'acceptation résignée que "c'est ainsi".


« Et toutes les forêts du Liban »
1. La rime "Alimentaire" (Le confort du chanteur)
La technique : En musique, la voyelle "A" (dans "Liban") est une voyelle ouverte. C'est la plus facile pour envoyer de la puissance vocale, pour "étirer la note".
Le diagnostic : Sardou a besoin d'une rime avec "Musulmane", "Sanaa", "Diane"... Le "an" est la rime reine pour finir un refrain en apothéose. C'est une rime de stade, faite pour que le public puisse crier avec lui.

2. Le Cèdre comme Décor de Guerre
L'image : Les "forêts du Liban", ce sont les célèbres forêts de cèdres.
Le lien avec la guerre : En 1986, mentionner les forêts du Liban, c'est évoquer la montagne où se cachent les milices. C'est transformer un symbole biblique et national en une zone de combat romantique.
L'amalgame : On finit sur une note de "nature sauvage" pour masquer la réalité du béton de Beyrouth. On préfère l'image éternelle du cèdre à celle, moins vendeuse, de l'immeuble criblé d'impacts de balles.

3. Le Paradoxe de la Forêt
La réflexion : C'est amusant, il a passé toute la chanson à nous parler de déserts, de poussière et de jardins clos. Et là, d'un coup, il nous sort une forêt entière ! … parce qu’une femme vivant dans un lieu de vie sous surveillance (clos, solitude, silence) meurt d’avoir aidé un étranger et se retrouve au paradis… le lieu sans murs et sans limite, tel une forêt.

 

Un mot sur le vidéo clip…

Pour ne pas redire ce qui est dit ailleurs, j’aimerais juste revenir sur le vidéoclip qui valide ce que j’explique depuis le début… voilée pour ne pas être vu, autant de ses contemporains que pour espionner et rapporter les faits aux autorités ;
j’envie ceux qui les ont connues… parce que la femme musulmane est à la fois belle et bien veillante ; le temps s’est arrêté à cause d’une balle tirée par les représentants de l’autorité islamique… le crime étant d’avoir aidé un étranger ; la liberté possible… est la fuite en partant en exile (d’où l’amalgame d’islam et la vision de la femme islamique hors de son pays) ; le héro qui part avec la gamine… à défaut d’avoir sauvé le « passé » (la mère), on sauve le futur (la fille)… et la boucle est bouclée, voilà pourquoi un amalgame de culture vue par un français sur une musulmane en France…

 

Mon hypothèse, que je défend depuis la première ligne… l'amalgame n'est pas "gratuit", il est pédagogique.
1. Le Choc de la Complexité
En mélangeant Sanaa, Ghardaïa, le Liban et les forêts, Sardou crée une telle confusion géographique que l'auditeur attentif (comme vous) finit par se dire : "Mais attends, c'est pas possible, c'est pas le même monde !"
Le verdict : L'amalgame devient si gros qu'il oblige à se poser la question de la réalité. C'est en nous montrant un "Orient de studio" qu'il nous force à chercher le "vrai Orient".

2. Le "Je ne sais pas" caché derrière le "Je chante"
En utilisant des termes comme "cri", "chant", "fureur", "peur", Sardou n'explique rien. Il lance des émotions.
L'analyse : C'est peut-être un aveu d'impuissance. En disant "J'envie ceux qui les ont connues", il admet qu'il fait partie de ceux qui ne connaissent rien. La chanson n'est pas une leçon sur l'Islam, mais une leçon sur notre propre distance avec ce monde.

3. Le raccord au Clip : La remise en question
Le héros du clip perd tout. Il ne ramène qu'une gamine et des regrets.
La réflexion : C'est pas une victoire, n'est-ce pas ?  S'il avait vraiment tout compris, il l'aurait sauvée. Sa défaite à lui, c'est la preuve qu'on ne peut pas entrer dans ce monde-là avec nos gros sabots d'Occidentaux.

 

Il reste à parler du contraste entre la mélodie et les paroles…
Le Dossier "Valse Macabre" : Le Glitch de la Forme
Sardou utilise une valse à trois temps (3 / 4), une structure musicale qui évoque traditionnellement la légèreté, les bals de Vienne, la fête et la fluidité. Et c'est là que le piège se referme.

1. L'Anesthésie par la Mélodie
Le contraste : On chante "douleur et sang" sur un rythme de danse.
Le diagnostic : La douceur de la mélodie sert de véhicule pour faire passer la dureté des mots sans que l'auditeur ne se sente agressé. C'est ce qui rend la chanson si "écoutable" à la radio. Si la musique était aussi violente que le texte (du hard rock ou du cri pur), le message serait insupportable. Ici, la valse rend la tragédie "confortable".

2. Le Paradoxe de la "Belle Souffrance"
L'analyse : En mettant des mots comme "sanglot", "ruines" et "fureur" dans une mélodie aussi élégante, Sardou transforme le malheur en objet esthétique.
Le verdict : C'est le summum de l'orientalisme : on regarde la souffrance de l'autre comme on regarderait un beau tableau triste. La musique nous dit : "Ne vous inquiétez pas, c'est triste, mais c'est harmonieux". C'est le glitch ultime : la mélodie dément la gravité du propos.

3. Le "Yala" version Variété
La réflexion : C'est ça qui m'a toujours turlupiné, il prend ce que vous appeliez le "cri psalmodié", le truc viscéral, et il le fait rentrer de force dans une valse bien propre sur elle. C'est comme si on demandait à un lion de faire du patinage artistique. Ça brise la vérité du cri pour en faire un produit de consommation.

 

'Musulmane' ne doit pas être lue comme un documentaire, mais comme une mise en abyme de l'ignorance occidentale. L'accumulation volontaire de clichés (désert, voile, sang, ruines) sert de déclencheur à une prise de conscience. Le narrateur ne prétend pas connaître l'Islam ; il met en scène son propre fantasme pour souligner la barrière infranchissable entre deux mondes qui se regardent sans se voir. La chanson n'est pas une réponse, c'est une immense question posée à l'auditeur : « que savez-vous réellement derrière le voile de vos propres préjugés ?"

Si l’invitation cachée derrière se texte est de se cultiver… J’espère vous avoir apporté un peu de connaissances à travers cet article.

Commentaires

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tant pis pour elle... quelle déception !