Jeanne Mas : Anatomie d'un braquage (6 niveaux de lecture)

 

Je suis Laurent, votre hôte, accompagné d'un ami qui préfère l'anonymat qu'on va nommer l'Archiviste et à deux, on va s'occuper de quelques titre de cette grande dame de la chanson française.

Pourquoi elle en premier.. c'est mon blog et c'est moi qui choisis... Et toc ! Plus sérieusement, je suis de 1979 et quelques artistes ont tourné en boucle dans ma jeunesse, Jeanne Mas, Mylène Farmer, Sardou, Renaud, Goldman... pour ne citer qu'eux... c'est sur ce type d'artiste que j'ai construit mon identité musicale.

J'ai un passif de coach et des études en marketing et management, création de projet, j'adore décortiquer, analyser, chercher le pourquoi du comment... et ce sont ces compétences qui me motivent à créer ce blog. Mais asse parlé de moi, parlons d'elle...

Une anomalie dans la matrice des années 80. Une artiste qui a raflé des disques de platine, une femme qui a braqué le système, pour ensuite refermer soigneusement la porte derrière elle.

On la dit timide. Je dis qu'elle est sélective. Elle n'est pas rare parce qu'elle se cache, elle est rare parce qu'elle se préserve. Dans une époque qui exigeait des artistes qu'ils se livrent en pâture, Jeanne a choisi de garder sa part d’ombre. Ce retrait, souvent mal compris, n'était pas une fuite mais une mise à l'abri : celle de son intégrité et de sa vibration originelle.

Pour ceux qui veulent les chiffres, les dates et le CV complet de cette ascension fulgurante, vous trouverez la chronologie officielle juste ici

Alors il faut bien commencer quelque part, et pour une raison obscure, on va commencer par le premier titre de sa carrière... Toute première fois. 

Et si vous commenciez par l'écouter et relire les paroles ? 
Petite pépite, l'une de ses première apparition télévisée chez Michel Drucker, Champs Elysée le 02 juin 1984...

Michel Drucker, en maître de cérémonie du samedi soir, présente celle qui n'est encore qu'un "espoir". C'est un moment de télévision rare où l'on voit la mère de l'artiste dans le public, symbole de l'innocence qu'elle s'apprête à "tuer" sur scène. 

Observez bien le contraste entre la présentation polie de Michel et le regard de Jeanne. Elle ne vient pas chanter une chanson; elle vient prendre le pouvoir. Ses mains, déjà, racontent une autre histoire que celle que l'on croit entendre...


Alors, ce titre... 
Avant d'en parler, on va spécifier que l'écriture du texte est de Jeanne Mas. 
On va admettre qu'il semble simple et aisé à comprendre... peut-être un peu trop.
On va admettre aussi que c'est écrit pour rester en tête et graver des images instinctivement... 

Ce titre a fait... un carton. Pour un premier titre, ce fut le hit, d'abord en Italien puis en Français, signé chez Pathé Macaroni. Sortie le 13 février 1984 pour 800 000 exemplaires vendu et 9 semaines de classement dans les charts. Tu parles d'une "première fois" ! 

 

Les paroles : 

Ah
Des gouttes salées
Ont déchiré
L'étrange pâleur d'un secret

Ah
Pourquoi ces mots
Si forts, si chauds
Qui gémissaient sur ta peau
Te font l'effet d'un couteau?
Et tu recherches dans le vague
Une ombre, un sourire qui soulage
Une voix sans image
Un refrain qui voudrait crier
Toute première fois

Ah
Lèvres séchées
Gorge nouée
Tes mains ne serrent qu'à fumer

Ah
Que d'insolence
Dans le silence
Qui trouble ton innocence
Un jeu mêlé de souffrances
Comme un guerrier que l'on blesse
Se cache dans son rêve
Se masque de tout son courage
Sans cesse continue le combat

Toute première fois
Toute, toute première fois
Toute, toute première fois
Toute, toute première fois
Comme la toute, toute première fois
Toute première fois
Toute, toute première fois


    La grille de lecture officielle

La lecture officielle de ce titre dit "c'est une chanson sur la première expérience amoureuse et la peur de se lancer dans une nouvelle relation", c'est avec Cuore Di Vento que Jeanne l'enregistre en Italie... pour la petite histoire, ce pays a marqué le début de sa carrière ... Elle y faisais des maquettes très rock, et avec ce titre l’ingénieur son lui a demandé : 'Tu vas où avec ça ?’ et Jeanne de lui répondre : 'Je vais frapper aux portes des maisons de disques'. Et le verdict fut sans appel : 'Laisse tomber tu ne vas nulle part avec ça, moi je connais une équipe' et voilà comment Jeanne débarque en France (enfin reviens pour être précis, puisqu'elle l'avait quitté à 17 ans) avec une bombe atomique qu'elle peinera à faire accepter.
C'est une belle histoire et une lecture que je trouves... un peu facile, pas vous ?

                   Première lecture

Clairement, à la première écoute, Jeanne nous parle de la première sexualité, du point de vue féminin à priori, une femme qui parle aux femmes. Les mots qui draguent, fort et chaud... le gémissement sur la peau des mêmes mots. L'effet d'un couteau, la première fois (on va éviter d'être vulgaire mais tout le monde aura compris... j'espère). Rechercher dans le vague, une voix sans image... l'orgasme, le premier, celui qui "tue", qui révulse les yeux et coupe la parole... criez "toute première fois"...

Lèvres séchées, le sexe féminin après l'acte; Gorge nouée, on n'a plus de voix... fumer après la sexualité...

L'insolence dans le silence, l'avoir fait... ça trouble l'innocence, ça fait souffrir et c'est un jeu au quel on voudrait rejouer... et oui, la sexualité c'est un acte guerrier, on blesse, on en rêve, on garde courage et on continue jusqu'à l'orgasme de la ... toute première fois.

 

Deuxième lecture... 

Et si on se penchait sur le choix des mots et des images véhiculées par ce texte...

"Ah", ca pose le fait, "je dois vous parler de quelque chose", quelque chose de gênant et de naturel... ce "ah" annonce quelque chose de grave, de fort.
 
"Des gouttes salées ont déchiré l'étrange valeur d'un secret"
la sueur est salée, mais qui la goûte pour dire qu'elle est salée ? Elle doit parler d'autre chose... et la seule substance du corps humain qui soit salée c'est le sperme. L'étrange valeur d'un secret ? Faire une fellation, surtout dans les années 80, ne se dit pas. Ont déchiré... la bouche entre ouverte, çà coule... la voilà la déchirure. 

"Ah", en effet, il mérite d'être là, celui-là...

"Pourquoi ces mots, si forts si chauds, qui gémissaient sur ta peau, te font l'effet d'un couteau"
De fait, on drague avec des mots, forts et chaud... ça mène à l'acte charnel. Ces mêmes mots durant l'acte et après l'acte sont chaud... sont forts... malheureusement, ils ne sont pas sincères, ils sont liés à l'acte et l'envie de sexualité. Pourquoi ils font l'effet d'un couteau... parce qu'après une "première fois" on ne reste pas avec la personne... on a découvert avec quelqu'un, pour savoir ce que c'est, ce que ça fait. Mais dans l'histoire, la femme y laisse son innocence; ça coupe la vie en deux, l'avant et l'après la première fois.
Et dans le même temps, comme je disais, la première fois ne rime que rarement avec une longue histoire d'amour, l'image du couteau est là pour souligner que l'histoire ne va pas durer, les mots n'y changeront rien, au contraire, ils coupent court à l'acte... c'est fait, c'est fini.

"Et tu recherches dans le vague une ombre, un sourire qui soulage, une voix sans image, un refrain qui voudrait crier : Toute première fois" 
Toute la question est "qui est le TU"... ce serait trop simple que la chanson parle de "notre" première fois... le "TU" c'est pas "elle", c'est "lui", l'homme, l'autre, le partenaire. Après l'acte il cherche dans le vague une ombre, un sourire qui soulage... une ex ? La sexualité avec une vierge aurait-elle juste servi à raviver des souvenirs... une voix sans image... ce n'est pas "elle", la partenaire... c'est quelqu'un qui n'est plus là... et du coup, c'est quoi la première fois ? La première fois après une rupture pour l'homme dans son couple précédent ? Ou le plaisir d'avoir donné la première fois à quelqu'un... et d'en faire une voix sans image, un sourire qui soulage... à qui on peut dire (ou redire) des mots forts et chauds... que l'on pensait ne plus dire à personne ?

Et si Jeanne nous parle, à nous le public, alors en effet, après la sexualité, on tombe dans un état second et on cherche l'autre... son sourire bien veillant qui soulage et dit "le job est fait", autant pour l'homme que la femme.

"Ah"... en effet, la question mérite d'être posée... autant que de placer l'acte suivant.

"Lèvres séchées, gorge nouée, tes mains ne serrent qu'à fumer"
de fait, c'est une allusion au sexe féminin après la sexualité, il se referme et sèche après l'acte, la gorge nouée, les doigts servent à fumer... mais quand on fume, après le sexe, on s'accroche à la cigarette pour ne pas qu'elle tombe, la fumée serre la gorge et assèche les lèvres... Si on garde l'image de la fellation, c'est encore plus fort.

"Que d'insolence dans le silence qui trouble ton innocence"
l'insolence de l'acte dans le silence d'après la sexualité qui trouble l'innocence ... ça se passe de commentaires, n'importe quel mot serait insolent et le silence suit l'acte qui épuise... surtout la première fois qui brise l'innocence

"Un jeu mêlé de souffrances, comme un guerrier que l'on blesse se cache dans son rêve, se masque de tout son courage, sans cesse continue le combat"
Comme dit, la sexualité peut être douloureuse mais comme un guerrier on cache sa blessure et on continue, tellement vrai pour la femme... Du coup, un, deux... trois orgasmes, est-ce là ce que Jeanne nous dit ? Continuer jusqu'à ce que l'homme (ou la femme) soit satisfait(e) ?

 

Troisième lecture

Jeanne chante, c'est "elle"... et elle parle de quelqu'un, TU... à toute les phrases
Avez vous remarqué que... jamais Jeanne ne parle de la femme... TU et TU TU... et encre TU...aucuns "je" ou "elle". 
Jeanne est une femme, c'est elle qui chante... à propos de ce que l'homme fait, enfin a fait pour le coup.
Les goutes salées, l'étrange valeur d'un secret... Tu es un homme, tu as un sexe, tu peux jouir... les voilà les goutes salées, le secret.
Des mots qui font l'effet d'un couteau... et si c'était l'homme le puceau et elle qui délivre des mots doux qui font du bien jusqu'à annoncer la couleur... comme un coup de couteau, tu as eu tes 15 minutes, voilà le tarif...
et TU cherches dans le vague... tiens, curieusement ca a du sens, la prostituée s'en va, il ne reste que l'homme qui cherche quelque chose de rassurant... et voudrait crier, à défaut d'encore, j'ai eu ma première fois.
Lèvres séchée, gorge nouée, tes doigts ne servent qu'à fumer... A nouveau, c'est un TU, enfin TES, les siens à lui, pas à elle... il a eu un orgasme, il en a la gorge nouée et fume après le sexe... et qui fume après l'acte, L'HOMME !
Que d'insolence dans le silence qui trouble ton innocence... ah ben tu parles, madame qui était là pour un acte devient insolente, le payement, l'annonce qui brise le silence...et achève l'innocence, le plaisir à un prix petit insolent !
Un jeu mêlé de souffrance... en effet, jouer avec une prostituée fait souffrir... car il n'y aura pas de lendemain.
Comme un guerrier que l'on blesse... héhé, vous l'avez vu, UN GUERRIER, pas une guerrière, UN, au masculin... c'est l'homme qu'on a blessé, et le seul moyen de blesser un homme c'est soit de le larguer après l'acte, soit de le faire payer.... et que fait-il le bougre ? Il se cache dans son rêve, se masque de tout son courage et sans cesse continue le combat... donc, de deux choses l'une, soit il remet ça ... soit il continue seul... et mon avis est plutôt la seconde proposition... une fois madame partie, il remet cela seul, derrière son masque de l'avoir fait, avec tout le courage de jouer seul et continuer... le combat de la toute première fois.

 Quatrième lecture, par le vidéo clip...

Déjà, la base... Le clip de Toute première fois a été réalisé par Bernard Schmitt
Si le single est sorti en février 84, le vidéoclip a été réalisé durant l'été de la même année, sur le succès des ventes de ce premier single. Hé oui, il a fallu faire les preuves à la radio avant d'investir dans un vidéo clip... mais on construit l'image de Jeanne Mas. 
Un mot s'impose sur Bernard... c'est un ami d'enfance de Johnny Halliday, il a réalisé les clips de l'envie et je te promets. Parait-il qu'il savait comment filmer le "fauve" Johnny Halliday; il applique cette même intensité à Jeanne en utilisant la même grammaire visuelle, le charisme brut avant la technique (et honnêtement, ca se voit... certains passages du vidéo clip ont très mal vieilli... on va laisser qu'à l'époque l'incrustation vidéo était le top et que le fond vert n'existait pas en tant que tel, on parlait de luma key, incrustation sur la luminosité ou de chroma key, c'est à dire sur fond bleu).
Du coup, il faut parler de Johnny... qui a toujours eu un faible pour les artistes qui "défoncent les murs", Jeanne, avec son look punk rock et son attitude théatrale était totalement la version féminine de cette énergie.
Le lien entre les deux artistes ? A cette époque Johnny entre dans sa période vaguelettes et cherche à se moderniser (il abandonne le cuir, utilise des synthés... et c'est Goldman qui lui redonnera un second souffle avec l'album Gang en 86) ... Schmitt fait le pont entre le taulier et la nouvelle icône.

Le rôle masculin du vidéo clip est tenu par Christophe Logan, jeune acteur et mannequin. Le rôle féminin (la blonde qui l'accompagne) est... inconnue au bataillon... impossible de savoir qui tient ce rôle, elle est créditée comme modèle pour plans d'incrustation.

Je vous laisse savourer cette pépite qui a malgré tout passé la censure grâce à des cuts rapides... mais qui n'a été diffusé qu'en fin de soirée ou par des chaînes audacieuses, réduisant grandement son impact sur le grand public.


Bon, soyons clair, je ne vais pas décrire ce vidéo clip, ni tirer sur l'ambulance vis à vis de sa qualité mais plutôt me pencher sur ce qu'il nous dit, le message qu'il véhicule et comment cela change la compréhension du texte. Ceci étant dit, allons-y...

Déjà, il a été réalisé durant l'été... avec des moyens limités, ceci explique le choix de la plage. Du coup, ca ramène la "toute première fois" à une romance d'été... qui de toute manière ne durera pas plus que les vacances (une histoire sans lendemain mais à la quelle on repense les yeux pleins de chagrins...?)

Tant qu'à parler de plage... on nous la montre tantôt pleine de monde et parfois totalement vide... on pourrait dire qu'il s'agit de deux plans distinct mais ce serait la facilité. Et si la plage pleine disait tout simplement "ma chanson est pour tout le monde", la preuve, un carton de 800 000 ventes avant de tourner le clip... 

Ensuite, il faut souligner l'érotisme présent dans le clip... des fesses, des seins, des corps nu, un orgasme à peine simulé... les cuts rapide ont certes permis de passer la censure, mais tout y est... et ca change quoi à notre grille de lecture ? Que toute première fois est également une ode au libertinage public, l’exhibitionnisme...

On a deux Jeanne dans ce clip, l'une en maillot de bain, non maquillée et l'autre en noir, maquillée, qui chante et danse... on va souligner que quelques plateau télé rendent la chorégraphie plus fluide sans lui enlever la gestuelle de défense. En effet, à chaque fois qu'elle parle de sujet "tabous", "choquant", de blessure, elle recule. Dans ses mouvements, le bras et la main encadrent souvent son visage, elle se recadre dans l'image autant qu'elle se défend contre l'agression qu'elle chante. Sa gestuelle de bras est souvent soit protectrice, les bras croisés sur le torse disant "je me protège", soit l'expression du rejet, en repoussant les bras et la tête vers l'extérieur... ce qui contraste totalement avec l'agrément à la sexualité consensuelle. Ce qui est curieux, c'est ces corps nu vs Jeanne qui est vétue de noir des cheveux aux chevilles... comme si à travers le clip elle souhaitait se livrer, montrer une facette de sa personnalité tout en gardant l'aspect punk... cette théorie s'appuie autant sur l'érotisme du vidéo clip que sur le fait qu'elle porte un maillot... et que c'est dans cette tenue qu'elle termine le vidéo clip, la sage Jeanne Mas... et non la punk... cela a le mérite de se cogiter, non ?

Dans ce clip, Jeanne est spectatrice depuis son bateau ou totalement isolée sur un rocher... l'expression du regret de l'histoire est l'explication la plus plausible (hors mis le manque de budget pour créer une histoire visuelle, je vous l'accorde, mais on a dit qu'on ne tirait pas sur l'ambulance.) Bref, cela me fait dire qu'on à Jeanne, la chanteuse punk rock qui fait sa prestation et Jeanne, la femme seule qui aimerait bien être aimée...

Il est temps de parler de notre couple... si on voit bien Christophe on ne voit que trop peu le visage de la demoiselle, le réalisateur préférant montrer les parties érotique de la dame... En fait, les seuls moments ou l'on voit son visage, c'est lorsqu'ils s'embrassent... dès lors... est ce que Christophe ne serait pas l'idéalisation de l'homme "parfait" pour une première fois... ou une histoire de vacance d'été... et la blonde... à la limite n'importe qui ?  Ce qui expliquerait son anonymat et le fait qu'elle ne soit pas créditée.

Le clip se termine sur un feux d'artifice... il nous dit deux choses... de un, la première fois était très bonne, allusion à l'extase ... et la célébration du carton en vente... 800 000 exemplaires, ca vaut bien un feux d'artifice, non ? 

J'aimerais souligner ceci... le sexe sur la plage en pleine journée... c'est interdit... légalement. Et ces scènes se passent sans personne sur la plage... Est-ce Jeanne qui fantasme une histoire de fesses, j'entends la Jeanne sage, non maquillée qui apparait deux fois sur le vidéo clip... Alors que la Jeanne maquillée qui chante... ne regarde qu'une seule fois ce couple comme pour dire "voilà ce qu'est une vraie première fois".

Le clip est généreux en gros plan sur le visage de Jeanne... j'ai envie de dire normal, il fallait marquer le coup, la montrer... l'asseoir comme la nouvelle star. Ceci étant dit, vu la qualité du maquillage, le réalisateur aurait eu tord de se priver... comme pour le fait de tourner ce qui s'apparente a un porno plutôt bien réalisé pour un vidéo clip; en effet tout y est... promenade sur la plage main dans la main (la drague, les mots chaud), s'installer, s'embrasser... et passer à la première fois.

Le clip se termine non pas sur la Jeanne en noir, la chanteuse, mais sur la Jeanne en maillot vert, qui  semble bien mélancolique et tourne la tête avec un sourire moqueur à peine masqué... elle semble nous dire "je vous ai bien eu"... ou "à la prochaine fois"... Si c'est la première, alors oui, le couple sur la plage est un fantasme pur et dur... si non, elle nous dit "j'ai mis la barre à ce niveau... qui fera mieux?"

Parce qu'on va souligner une chose, ce vidéo clip est l'un des premier "structuré" de l'histoire de la variété française, il dispose d'une entrée, d'un titre... d'une histoire et se termine avec un clin d'oeil. Et comme ce premier vidéo clip a été tourné APRES avoir fait un carton de vente... ce regard de défi qu'elle nous lance est clairement l'affirmation... elle sait qu'elle plait au public et quel pouvoir elle a sur chaque auditeur, celui d'être une icône, d'être désirée.
Ce regard de fin peut également s'interpréter comme le fait qu'elle sait, à ce stade, au début de sa carrière, avec UN titre, qu'elle est l'actrice des fantasmes des hommes et celle qui va contrôler ces fantasmes... et vis à vis de ses fans, le public tout sexe confondu, que si elle est présente maintenant, c'est elle qui contrôle sa carrière et personne d'autre.

 Cinquième lecture - le second vidéo clip

Insatisfaite du clip tourné à la plage, Jeanne demande à refaire un enregistrement, cette fois en studio, ou elle impose son décor, sa vision autour du titre et surtout, comment la présenter visuellement. Je vous propose de regarder très attentivement cette vidéo et de scruter les détails que nous passerons à la loupe et l'analyse sans tarder...

 

Avant tout, lorsqu'on filme en studio... RIEN n'est du au hasard, tout est calculé, voulu, pour produire un effet désiré. 

Déjà, la première chose qui frappe, c'est l'absence de décor, ce n'est pas le décor d'une chanson d'amour, c'est le décor d'un film d'anticipation... c'est un visuel à la "Enki Bilal", bien que tourné par Bernard Schmitt, c'est post-apocalyptique. On ne perds pas sa virginité sur un lit de rose mais sur un champ de bataille. Ce n'est pas une naissance, c'est une entrée dans un monde froid, peuplé d'artistes, ou personne ne l'attendais, ne la voulait... elle veut exister, elle va devoir d'abord survivre à son entrée sur "the game"... se confronter aux "autres", au monde.

Ici, on oublie la notion de variété lisse, le synthétiseur est une alarme; elle ne chante pas, elle incise... ce texte devient un combat clinique. Le rythme est celui d'une personne en état de choc, chanter est une urgence vitale, une manière de dire que le monde parfait, pour elle, c'est la scène, la ou elle peut s'exprimer et dépasser sa timidité... son paradis, c'est l'utopie, l'éphémère, le temps d'un spectacle savamment orchestré.

Avant de continuer, le film Alien est sortit en 1979... et ce plateau est presque une réplique du nostromo. Des structures métalliques, des ombres portées, un minimalisme froid. Le xénomorphe Jeanne sort de l'ombre, envahi la scène et occupe le terrain, massacrant les standard connu jusque là. Elle est seule face à elle même mais son regard tue à travers l'écran. Elle est la menace pour les autres artistes. C'est Son nostromo. Elle n'est pas passagère, elle ne sera pas la victime.

La structure métallique, c'est la carcasse, l'innocence de Jeanne (ou de toute personne "vierge" autant dans le sens littéral que de la musique de Jeanne) est prise au piège dans une architecture rigide et froide... elle annonce un autre titre, sauvez-moi.

La lumière, toujours et uniquement sur Jeanne, la déesse de la guerre dans son armure noir, le noir et sombre qui se cache derrière des mélodies pop rock et des textes qui paraissent innocent. Et dans le même temps, ce projecteur unique c'est la lampe d'interrogatoire... qu'as tu à dire... et elle raconte son histoire, à sa façon. Elle avoue son désir, son amertume. Elle est exposée, mise à nu... et elle doit accepter cette brûlure au projecteur, d'être sous la lumière, actrice et non spectatrice... et pour ce faire, elle a son esthétique, Jeanne la guerrière, avec ses gestes, son regard, sa voix. Et elle devient statue de lumière isolée sur un plateau noir tel un îlot, le seul refuge pour ses auditeurs.

Le minimalisme est présent pour la mettre en avant, la star c'est elle, pas le reste... Là ou Jeanne passe, l'herbe ne repousse pas. Là ou Jeanne est, c'est là qu'il faut regarder... sa gestuelle, ses mains, son corps désarticulé, comme une poupée cassée, un pantin dont on aurait coupé les fils, que le marionnettiste aurait oublié et qui lui aurait crié "DEBOUT'... et elle fait son tour de piste magistralement. 
Ce décor minimaliste affirme que Jeanne arrive nue et va livrer sa vérité crue.

Le miroir, qu'elle ne regarde pas, même lorsqu'elle se tourne vers lui, c'est la tête penchée; c'est l'utérus d'où elle sort (bon techniquement elle vient du hors champ s'installer devant)... c'est le passé, le reflet, la Jeanne sage... elle est devant, statique, elle est, elle existe. C'est une question de survie, regarder ce miroir c'est redevenir la fille sage, c'est la naissance de l'artiste. Ce miroir est rond et flou, c'est biologique, maternel; devant elle (et autour d'elle) le métal, droit, net, précis, c'est le monde extérieur. Elle sort de l'anonymat pour s'écraser contre le monde et chambouler nos certitudes d'auditeur mélomane.

Les lumières jaune symbolisent le monde extérieur... si loin de la scène mais le lieux ou sa musique doit raisonner. Certaines clignotent, elles symbolisent le temps qui passe, de gauche à droite, les minutes qui s'égrènent, la vie qui défile. Elle ne compte pas en perdre une miette. Chaque phrase, chaque mouvement, même chaque silence occupe le temps de manière précise, millimétrée. Jeanne est une machine à succès en puissance, extrêmement bien réglée.

Subtilement, un petit brouillard vient faire la jointure entre le sol et le mur... cette fumée pourrait bien être "la fumée d'une cigarette".... un fumeur, l'annonce d'autre chose tapis dans l'ombre, qui va faire encore plus mal... mais qui reste silencieux, pour l'instant, à l'affut... prêt à surgir. Si "cela" ne parle pas, "cela" est présent dans les silences entre les couplets. Johnny Johnny s'annonce sans donner son nom, mais si une première fois se passe, c'est à deux... on a la femme, l'homme est caché.
C'est aussi la confusion, dans une "première fois", rien n'est net, propre, clair... c'est flou, on cherche ses marques... l'adrénaline monte et la vue se trouble.

Toute première fois, c'est son cri, le cri du nouveau né qui dit "j'existe", elle pousse sa voix, elle quitte la douceur du commun des mortels pour la froideur du monde, du studio, de la scène... qui ne se réchauffera qu'avec un public.
Tout cela nous pousse à croire qu'un autre titre est en gestation... l'enfant, car toute la symbolique de la naissance se trouve ici affiché, sans le dire. Jeanne a de la suite dans les idées... ce n'est pas une artiste à une chanson vouée à disparaître.

Tout cela ne concerne que la mise en scène... parlons de l'artiste.
Jeanne est en noir, parce que l'important ce n'est pas "elle", c'est ce qu'elle a à dire; pour preuve, ce qu'on voit d'elle sont ses gestes, son visage, son maquillage. Noir sur les yeux, rouge sur la bouche. Les deux sont marqués, soignés, découpant son visage en deux zones importantes... une préparation à un autre titre, en rouge et noir, ses luttes, ses faiblesses...

Elle porte des talons hauts. On ne danse pas en talons aiguille, on est debout, statique, grandit de plusieurs centimètres... en érection. Sa gestuelle n'est plus une danse désarticulée mais la masturbation du corps pour évacuer, cracher, jouir son texte vocalement. Sa prestation est une fougue de sacristine en rut. L'effrontée nous expose son office, avec ferveur, sans hésitations... à faire bander un régiment de Hussard. Elle ne chante pas "que" pour plaire, elle chante pour bousculer. Elle pénètre son auditoire, elle gesticule et donne du plaisir... jusqu'à ce que le synthétiseur puisse s'exprimer une dernière fois, seul, Jeanne ayant fait le job. Cette fumée légère dont on parlait devient l'encensoir du confessionnal après l'aveu de pécher de chair, un nimbe qui s'élève telle l'âme d'une vertu qu'on vient de trucider sur le sol blanc, sur l'hôtel du plaisir innocent, pur, des auditeurs.
Elle ne porte pas le linceul vestale blanc hantant les catacombe, elle est drapée d'innocence en façade tel l'abbesse qui aurait retrouvé sa virginité dans un flacon de Javel et qui nous déverse son plaisir au visage, laissant le spectateur pantois.... et c'est bien là que la chair exulte... au même titre que le plaisir de l'écoute.
 

Sixième lecture...

Avant "toute première fois"... il n'y avait pas de Jeanne Mas. C'est son premier titre, sa première écriture, comme dit, d'abord en Italien, puis en Français, c'est ce texte qu'on analyse... et il est la traduction littérale de la version Italienne, on parle donc bel et bien de la première fois de Jeanne Mas.

Des goutes salées ont déchiré l'étrange valeur d'un secret... Je n'existait pas, me voilà, j'ai accouché d'un texte, j'ai sué pour le faire sortir, je vous livre ce que j'ai fait.

Pourquoi ces mots... parce qu'il faut bien raconter une histoire... et on est 5 ans avant une autre artiste...
Si fort si chaud... des mots forts, des mots chaud... elle nous parle, elle nous dit que son écriture est forte et chaude, comme sa voix et sa prestance.

Qui gémissaient sur ta peau, qui font l'effet d'un couteau ... c'est sa voix, timide, un gémissement au début de chaque couplet, sa voix qui fait frémir et son texte qui fait l'effet d'un couteau.

Avant d'aller plus loin... Jeanne en 1981 c'est le style punk rock,  le panel audio c'était quoi ? Michel Sardou, Herbet Leonard, Eddy Mitchel... pour parler de ce qui est comparable, à savoir la variété française... vous y voyez un punk rock là dedans ? Moi pas.
Avec ce titre, Jeanne nous dit, c'est MA première fois, MA LA première fois que je chante, que je suis sur scène... avec sa prestance, elle nous dit cash, vous n'êtes pas prêt, ca n'a rien avoir avec ce que vous connaissez.

Et c'est là que le texte bascule... "et tu cherches dans le vague une ombre un sourire qui soulage..." sur scène, l'artiste ne voit rien, il fait chaud... Lors d'une première fois, un artiste a peur et clairement, chercher un sourire familier dans le public, ca aide... Justement, le public... il à une scène énorme devant lui pour UNE artiste... on la cherche, on attend sa voix, on scrute après une ombre dans le noir... on la voit, on sourit, on est soulagé, elle est là, elle chante. Les plus éloignés de la scène ont, en effet, une voix sans image. Et le refrain arrive... TOUTE PREMIERE FOIS, au sens propre comme au figuré... c'est SA première fois et LA première fois pour le public.

"Lèvres séchée, gorge nouée..." c'est ni au singulier, ni au féminin; cela s'applique donc aux deux... l'artiste, lors de sa première fois a la gorge nouée et les lèvres sèche... et le public qui attend l'artiste égosille, fait savoir qu'il est là ... pour rappel, les premières prestation de Jeanne, c'est à la télé, noyée dans une liste d'artiste visant à occuper le temps d'antenne... le public vit un marathon en voyant défiler les stars du moment...

L'insolence... de l'artiste qui monte sur scène alors qu'il est inconnu. Le silence avant de chanter, avant que la première note soit jouée... et pour le public, insolent qu'il soit, crie, appelle, félicite... et clairement, cela trouble l'innocence, autant de la chanteuse inconnue... que la gifle qu'elle met au public. 

Jeanne est timide et réservée (tiens donc, une autre artiste est du même gabarit)... alors que fait-elle, elle met son masque d'artiste, se cache dans son rêve de gloire, se masque de son courage et continue de chanter, le fameux combat... briller, vendre des disques, faire carrière. De l'autre côté, le public, certes il vient pour écouter les artistes (ou regarde à la télé pour la même raison), mais lui aussi porte un masque, le masque du jugement de l’œuvre, j'aime ou je n'aime pas ... et je vais le dire; le public rêve... de voir un artiste ou un autre, il a du courage pour vivre l'événement quoi qu'il arrive... et continue de porter le combat qui se passe sur scène, l'artiste vs le public, allons-nous t'aimer ou pas ? 

On peut appliquer cette grille de lecture avec les maisons d'éditions qui ont refusé de signer Jeanne jusqu'à ce que Pathé Macaroni l'accepte... c'était une première recherche de maison d'édition, un premier titre, une inconnue insolente qui veut au moins essayer et marquer le coup. Pour le reste, on remplace le public par le producteur... et voilà la claque qu'elle met à tous ceux qui l'ont refusée... 800 000 ventes et 9 semaines consécutives dans le classement... en venant de nulle part !

Revenons sur deux ou trois détails de ce texte

Toujours sous l'angle de l'artiste qui se produit pour la première fois;
Une voix sans image, est-ce le public, la foule... le rêve d'une scène rien qu'à elle ? 
L'insolence dans le silence... Jeanne qui défonce la porte du chart musical, l'insolente qui brise les gentilles chansons françaises ?
Comme un guerrier que l'on blesse... Et si elle était masochiste... blessée dans sa timidité, elle se relève et chante... mais on va aller plus loin... ses tenues ne sont-elles pas le masque qui donne le courage de continuer malgré tout ? Après tout, je suis maquillée et habillée... je ne peux plus reculer ni faire marche arrière... je dois continuer ... le combat, TOUTE PREMIERE FOIS.
La main qui ne sert qu'à fumer... en effet, après une prestation, on tremble, on a le choc de ce qui est fait... et on fume, car c'est la seule chose qu'on peut faire. 

On l'a dit, c'est la première fois de Jeanne... et il serait intéressant de se plonger sur la gestuelle de ce titre.
Elle a les mouvements saccadés, les bras qui partent dans tous les sens, les mains crispées... comme une marionnette que l'on jette aux lions dont on aurait coupé les fils... la question qui se pose, est-ce dû à un manque d'expérience ou est-ce la manière de décrire visuellement ce qu'elle est, une timide qui se fait agresser par le public... ou ce qu'elle chante, quelqu'un qui vient de perdre sa timidité ?  
Clairement, Jeanne incarnait l'insolence... 

Et si on se replonge sur la version star 80... 

Cendres de l'une de ses dernières apparitions, on à tous en tête sa prestation dans une robe blanche immaculée, noyée sous une lumière blanche d'une salle bordée de noir pour un retour qu'on n'attendais plus lors de Star 80... toute première fois, le clou du spectacle 
"Est ce que vous vous souvenez de votre toute première fois... ?"



Sa longue robe blanche... étais-ce juste un caprice de star ou la robe qu'elle n'a pas porté après sa première fois ? Est-ce une manière de revenir "vierge" après un si long silence? Ou est-ce le linceul de l'innocence de croire qu'on l'avait oublié, que le public l'avait enterré...? 

Curieusement, lors de cette prestation, elle bouge, elle est fluide... la timidité est vaincue, elle s'est réappropriée sa vie et sa carrière, elle n'est pas la par obligation ou pour défendre une place qu'elle n'avait pas encore à l'époque... elle est là par plaisir... et ca change tout, cela donne un aspect plus apaisé à la chanson sans lui ôter sa force et sa violence... et sans entacher sa voix. Son combat est fini, sa guerre, elle l'a gagné... les cicatrices sont toujours là mais elles sont un ornement. Et... au final, on comprend bien pourquoi elle est partie... et pourquoi son retour en blanc était une putain d'évidence... la robe blanche c'est LA robe qu'elle ne pouvait pas porter dans les années 80.

 

Il ne reste que cela à traiter... le prix de ce tube, l'exposition médiatique qui massacre la timidité; le guerrier blessé par la presse qui continue jusqu'à craquer et quitter discrètement la scène... heureusement, elle nous a laissé tant d'autres tubes dans sa carrière.

En un mot, Merci Jeanne pour tes chansons. 

 


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